Ce texte est basé sur la transcription, révisée par les auteur·ices, d’une table ronde qui s’est tenue le 7 mars 2025 à la HEP du canton de Vaud en Suisse romande dans le cadre du colloque international «Pour une théorie du récit impliquée», financé par le fonds national suisse de la recherche scientifique (projet n° 197612). Ce colloque marquait la dernière étape du projet «Pour une théorie du récit au service de l’enseignement» porté par l’équipe DiNarr. Cette table ronde peut être lue en complément du n° 6 de la revue Transpositio, ainsi que du dossier «La scolarisation de la narratologie vue par quelques grands témoins». Elle complète également le dossier «Comment ça s’enseigne?» consacré à la place de la narratologie dans les pratiques enseignantes romandes du primaire au secondaire 2, qui reprend les interventions de praticien·nes et de formateur·ices qui se sont exprimé·es dans le cadre de ce même colloque. On trouvera enfin le reste des contributions de ce colloque dans n° 47 des Cahiers de narratologie.
- n°1 Justifier l’enseignement de la littérature
- n°2 La circulation des savoirs: entre recherches et pratiques enseignantes
- n°3 Formes de la circulation entre recherches didactiques et pratiques enseignantes de la littérature
- n°4 Enseigner la bande dessinée comme (de la) littérature
- n° 5 "Le Long voyage de Léna" : regards croisés sur une bande dessinée
- n°6 Les outils narratologiques pour l'enseignement du français : bilan et perspectives
- n° 7 Le texte littéraire à l'épreuve de l'image
- Sylviane Ahr - Entretien : "disputes" et justifications de l'enseignement de la littérature
- Bertrand Daunay - Recension : Baroni Raphaël (2017), "Les Rouages de l’intrigue"
- Judith Émery-Bruneau - D’un paradigme interprétatif à un paradigme critique : prolégomènes à une transformation des recherches en didactique de la littérature
- J.-F. Boutin, N. Denizot, J.-L. Dufays, C. Gabathuler et R. Baroni - La narratologie dans l’enseignement du français en Belgique, en France, au Québec et en Suisse romande
- La scolarisation de la narratologie vue par quelques grands témoins
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La narratologie dans l’enseignement du français en Belgique, en France, au Québec et en Suisse romande
La narratologie dans l’enseignement du français en Belgique, en France, au Québec et en Suisse romande
Table ronde animée par Raphaël Baroni, transcrite et éditée par Vanessa Depallens et Sonya Florey
Ce texte est basé sur la transcription, révisée par les auteur·ices, d’une table ronde qui s’est tenue le 7 mars 2025 à la HEP du canton de Vaud en Suisse romande dans le cadre du colloque international «Pour une théorie du récit impliquée », financé par le fonds national suisse de la recherche scientifique (projet n° 197612). Ce colloque marquait la dernière étape du projet «Pour une théorie du récit au service de l’enseignement» porté par l’équipe DiNarr. Cette table ronde peut être lue en complément du n° 6 de la revue Transpositio, ainsi que du dossier «La scolarisation de la narratologie vue par quelques grands témoins ». Elle complète également le dossier «Comment ça s’enseigne?» consacré à la place de la narratologie dans les pratiques enseignantes romandes du primaire au secondaire 2, qui reprend les interventions de praticien·nes et de formateur·ices qui se sont exprimé·es dans le cadre de ce même colloque. On trouvera enfin le reste des contributions de ce colloque dans n° 47 des Cahiers de narratologie.
Participation
- Jean-François Boutin (Québec, professeur en didactique de la littératie à l’Université du Québec, Lévis/UQAR)
- Nathalie Denizot (France, professeure des universités à Sorbonne Université – INSPE de Paris, responsable de l’équipe Prascoll du CELLF – UMR 8599)
- Jean-Louis Dufays (Belgique, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain)
- Chloé Gabathuler (Suisse, professeure en didactique à la HEP Valais)
Modération
- Raphaël Baroni (professeur à l'École de français langue étrangère à l’UNIL, responsable de projet FNS Di Narr)
Raphaël Baroni
Nous avons le plaisir d'accueillir pour cette table ronde plusieurs chercheurs et chercheuses en didactique qui ont accompagné le projet de recherche DiNarr tout au long de son développement. Jean-François Boutin est professeur en didactique du français depuis 1999 au Campus de Lévis dans l'Unité départementale des sciences de l'éducation. Il intervient dans les programmes de formation initiales des maîtres ainsi que des maîtresses. Nathalie Denizot est professeure des universités à l’INSPE de Paris (Sorbonne Université) et responsable de l’équipe Prascoll du CELLF (UMR 8599). Ses travaux portent sur la didactique de la littérature, dans une approche épistémologique et historique. Chloé Gabathuler est professeure en didactique à la Haute École Pédagogique du Valais et responsable de l’équipe LAC. Ses recherches portent principalement sur les modalités de réception des œuvres littéraires à l'école. Elle est l'auteur d'un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat intitulé Apprécier la littérature. Et enfin, Jean-Louis Dufays est professeur émérite à l'Université catholique de Louvain où il a enseigné pendant 28 ans après avoir conjugué la recherche universitaire et l'enseignement dans le secondaire pendant 14 ans.
J'ai préparé trois questions qui serviront de jalons à cette table ronde. La première est la suivante: à partir de votre ancrage institutionnel dans quatre régions différentes de la francophonie (Québec, France, Belgique, Suisse) quelles spécificités percevez-vous dans la manière dont la narratologie s’est scolarisée et continue d’exister dans la culture scolaire?
Chloé Gabathuler
N’étant pas spécialiste de la narratologie appliquée à l’enseignement du français, je vais m’exprimer principalement en tant que formatrice d’enseignant·es et en m’appuyant sur le Plan d’études romand (PER).
Rappelons tout d’abord que l’approche de l’enseignement du français plébiscitée par le PER est de nature communicative ou communicationnelle. C’est pourquoi la notion de “genre de texte» y occupe une place centrale: elle permet, entre autres, de travailler la dimension communicative des textes, de les envisager comme des actes de communication.
Dans cette perspective, si l’on adopte une approche baronienne de la narratologie, qui envisage le récit dans sa dimension rhétorique, on pourrait penser que cette conception communicationnelle de l’enseignement du français crée un terrain favorable au déploiement des outils narratologiques. Or, dans les faits, on remarque que les notions de narratologie sont disséminées, comme des îlots épars, dans différentes sections du PER sans lien entre elles ni réelle définition. On les retrouve soit dans les axes consacrés à la «compréhension» et la «production de l’écrit»; soit dans celui consacré à la littérature. Lorsqu’on examine de plus près les notions présentes dans les axes «compréhension» et «production de l’écrit», on remarque un véritable manque de cohérence. Pour vous donner un exemple:
- au cycle 1, il est question du «contexte d’énonciation»,
- au cycle 2, on introduit la «situation de communication»,
- et au cycle 3, on passe à la «situation d’énonciation».
Ces termes pourtant proches ne sont ni définis, ni articulés entre eux, ce qui rend leur appropriation difficile, tant pour les enseignant·es en formation que pour les élèves. Je comprends que mes étudiant·es — en particulier celles et ceux qui se destinent à l’enseignement primaire — soient perdu.e.s face à ces concepts. Pour la plupart, ils, elles sortent du secondaire sans formation littéraire approfondie. Résultat: ces notions leur semblent abstraites, voire incompréhensibles.
Du côté de l’entrée «apprécier la littérature», d’autres éléments apparaissent: la temporalité, le rapport narrateur-auteur, le point de vue, la manipulation de l’auteur, le suspense, ou encore l’influence sur le lecteur. On y devine une certaine conception du texte littéraire comme construction visant à orienter la lecture, mais là encore, tout cela n'est pas explicité.
Et surtout, ces différentes approches –production/compréhension d’un côté, appréciation littéraire de l’autre– ne se rejoignent jamais vraiment. Les notions sont traitées de façon cloisonnée, ce qui me semble problématique.
Le cycle 1, paradoxalement, me paraît le plus intéressant. Pourquoi? Parce qu’on y met l’accent sur le lecteur, sur son ressenti, son appréciation. Dans ce cadre, le texte est envisagé en fonction des effets potentiels qu’il peut produire sur le jeune lecteur. Mais au fil de la scolarité, on délaisse le pôle du lecteur au profit de celui du texte. Est mise en avant une approche classique de la lecture littéraire dans le cadre de laquelle l’élève doit repérer ce qui dans le texte constitue sa littérarité.
Enfin, je tiens à souligner que ces outils narratologiques sont non seulement utiles aux élèves, mais aussi nécessaires aux étudiant·es en formation. Pour les futur·es enseignant·es, notamment au primaire, pouvoir analyser finement un album jeunesse (dont la narration est souvent complexe, et enrichie d’images) est crucial. Or, sans une boîte à outils solide, il leur est très difficile d’anticiper les difficultés que les élèves pourraient rencontrer et de construire des séquences d’enseignement adaptées à leurs besoins.
Jean-Louis Dufays
Alors, pour ce qui est de la Belgique francophone, ce pays a peut-être été le premier à avoir intégré dans les outils d'enseignement et dans les prescriptions l'apport de la narratologie. Dès 1975, on trouve en effet un programme d'enseignement qui demande aux enseignants d'accorder une importance significative aux «lectures nouvelles», comme on les appelait à l'époque, et notamment à l'analyse structurale des récits et des poèmes. Et déjà, des notions sont explicitement présentées dans les ouvrages de formation continuée et dans les outils adressés aux enseignants. Je pense tout particulièrement à un livre qui a eu un rôle assez important, Pour comprendre les lectures nouvelles (1978), qui était signé par André Fossion et Jean-Paul Laurent. Laurent a d'ailleurs continué à écrire beaucoup sur l'enseignement du français par la suite. Et donc, on trouvait déjà là une présentation très complète, dense et même créative de la narratologie, alors que les travaux de Todorov, Propp, Greimas et compagnie étaient encore en cours de diffusion. En particulier, on trouve dans l'ouvrage de Fossion et Laurent, mais aussi dans les manuels qu'ils ont dirigés, la collection Français de chez De Boeck-Duculot, des présentations très élaborées du schéma narratif, du schéma quinaire, ainsi qu’une articulation des deux schémas qui ne figurait pas dans les travaux d'origine des narratologues. S’affichait ainsi d’emblée le souci de “bricoler" une transposition renouvelée qui n'était pas simplement descendante, même si elle témoignait d’un enthousiasme évident face aux nouveaux savoirs. En outre, ces outils adressés aux écoles se voulaient adaptés au niveau et aux besoins des élèves et étaient déclinés de manière spécifique en fonction des compétences de réception, d'écriture ou de récit oral: ils témoignaient donc déjà d’une réflexion didactique intéressante.
Certes, il faut préciser que cela a surtout concerné le secondaire, beaucoup moins le primaire, et davantage aussi le réseau de l'enseignement catholique, qui représente en Belgique 60 % des écoles secondaires. Il reste que, historiquement, la Belgique semble avoir eu un rôle pionnier par rapport aux autres pays francophones: je renvoie à ce propos aux données que Luc Mahieu a rassemblées, puisque nous avons maintenant une réponse très documentée à ces questions dans sa thèse qui va être soutenue très prochainement.
Mais si les notions narratologiques ont donc été préconisées en abondance en Belgique francophone dès les années 1970, elles ont reflué assez rapidement au cours des années 80 et surtout des années 90, comme dans les autres pays. Il est clair que là, on est entré dans une période de méfiance, tant sur le plan théorique que sur le plan des discours scolaires. Certes, les outils narratologiques, comme narrateur et point de vue, apparaissent encore çà et là, mais ils sont désormais estompés par rapport à d'autres notions et d'autres approches de la littérature.
Et puis, on assiste à un retour assez clair de la narratologie dans le dernier référentiel inter-réseaux de 2021-2022, qui concerne le nouveau tronc commun des neuf premières années de l'enseignement obligatoire dont la mise en œuvre se fait progressivement. Sans doute est-on maintenant entré dans une génération qui a intégré les recherches en didactique et le dialogue qui s’est établi entre ceux qui se méfiaient des excès du formalisme et ceux qui, au contraire, se rendaient compte de l'utilité des outils narratologiques pour objectiver un peu l'analyse des textes. Et donc, la narratologie est à nouveau explicitement prescrite, avec une progression au fil des niveaux scolaires qui parait relativement bien pensée et dont je parlerai tout à l’heure, puisque c'est l'objet de la deuxième question.
Nathalie Denizot
Je ne suis pas sûre de savoir répondre non plus très précisément à la question. Et je voudrais rappeler tout d’abord que de nombreux éléments importants de réponse à cette question sont dans la thèse de Luc Mahieu (qui, je l’espère, sera bientôt publiée!), et évidemment aussi dans les entretiens avec les acteurs de la scolarisation, qui sont en ligne sur Transpositio.
Cela dit, si j’en crois le petit travail que j’ai fait (dans Transpositio) sur les manuels ou les chapitres de «méthodes», la narratologie au lycée a été scolarisée davantage à partir de la question du point de vue et du narrateur (du personnage aussi, mais de façon sans doute moins «technique»), que du schéma narratif (qui lui relève sans doute davantage du collège). Il faudrait prolonger ce travail pour comparer avec le collège, parce qu’il y a sans doute des différences collège/lycée: Reuter (dans les entretiens) évoque le succès du conte au collège pour travailler le schéma narratif; mais on peut se dire aussi que c’est sans doute parce que le conte était un genre déjà bien scolarisé que le schéma narratif a si bien pris...
Il en est de même pour l’usage de la narratologie dans les classes de lycée, et notamment à l’EAF1. Certes, comme le soulignent les «acteurs de la scolarisation» interrogés dans Transpositio, la narratologie a permis de renouveler l’approche des textes, et de sortir d’approches plus impressionnistes ou paraphrastiques. Mais il me semble que l’on peut aussi renverser la perspective, et que le succès de la narratologie est en partie lié aux exercices métatextuels caractéristiques de ce niveau. D’une certaine manière, il y a eu une forme de rencontre dans les années 1970-1980 entre l’instauration de l’EAF (à partir de 1969), qui comprend une épreuve orale d’explication de texte et une nouvelle épreuve écrite, le «commentaire», et la diffusion des théories narratologiques. C’est en effet à partir des années 1970 que la narratologie et les théories textuelles commencent à être diffusées dans les classes, à travers des revues comme Pratiques, à une époque où les revues de didactique sont adossées à des collectifs qui ne se contentent pas de publier mais qui s’impliquent dans des stages de formation continue, des universités d’été, etc., ou qui participent à des ouvrages de vulgarisation. Or, les exercices métatextuels de l’EAF (explication de texte et commentaire) partagent un point commun, celui de reposer sur des extraits, des textes courts voire très courts (certains textes officiels limitaient même assez drastiquement le format, autour de 15 lignes ou vers). Ils offrent ainsi une occasion de mettre en œuvre des outils tournés vers des lectures microtextuelles (par exemple le point de vue), et la «grammaire narratologique» prend plus facilement le relais des approches philologiques pour outiller ces lectures «de près» qui deviennent incontournables à l’écrit et à l’oral du bac de français. Quand on invente la lecture «méthodique» dans les années 1980, cette idée de «méthodes» pour la lecture des textes suggère clairement l’usage d’outils empruntés aux nouvelles approches en sciences humaines – dont la narratologie, qui fait d’ailleurs son entrée officielle dans les programmes à la fin des années 1980.
Pour le dire autrement, c’est bien sûr parce qu’elle était efficace que la narratologie est devenue un outil (ou un ensemble d’outils) utile pour les exercices métatextuels . Mais c’est aussi parce que les caractéristiques de ces exercices – en tant que genres scolaires – étaient particulièrement bien adaptées au type de lecture qu’elle permettait, que la narratologie s’est ainsi ancrée dans les pratiques. Explication de texte et commentaire ont facilité la scolarisation de la narratologie, voire en ont configuré la scolarisation, ce qui explique peut-être cette centration sur les points de vue et le narrateur.
Jean-François Boutin
Lorsque j’examine les instructions officielles du Québec, il y a peut-être effectivement une spécificité qui émane, mais je vais la contextualiser quelque peu. On est actuellement, au Québec, dans une période de transition. C'est-à-dire qu'il y a eu un rappel des instructions officielles, aussi bien celles du primaire que du secondaire, seulement pour l'enseignement du français. Ce rappel-là a été demandé en juin 2023 et on termine présentement, quand je dis «on», c'est un peu fallacieux, mais en tout cas, les didacticiens du français québécois et didacticiennes québécoises, on est à terminer notre critique de la proposition de programme. C'est un peu un exercice effectué en vain parce qu'il y a très peu de recommandations qui vont rester malgré tout parmi nos analyses.
Au Québec, il faut dire que nos programmes actuels datent du siècle dernier... Ce sont des programmes qui étaient structurés autour de compétences. Il y avait quatre compétences au primaire: oral, lecture, écriture et appréciation des textes littéraires. Et Il y avait au secondaire trois compétences: lecture, écriture et oral. Donc c'est comme ça que fonctionnaient nos programmes et qu’ils fonctionnent encore. Il y a quelque chose, une spécificité propre peut-être au Québec par rapport aux programmes de français, sur laquelle j’aimerais insister, avant d’aborder la question de la présence de la narratologie dans les programmes.
Chez nous, il y a une pression parentale typiquement nord-américaine (je ne peux pas parler pour l'Europe), qui a mené à une sorte d’hyper-pragmatisme. Et ça s'est traduit dans l'obligation, dans pratiquement toutes les disciplines scolaires, d'avoir des cahiers d'exercices. Et là, je ne parle pas de manuel, mais bel et bien de cahiers d'exercices, ceci à un tel point que l'édition scolaire a complètement basculé. Elle est passée d'une édition qui publiait des manuels scolaires vers une édition qui publie des cahiers d'exercices qui sont évidemment jetés à la fin de l'année scolaire, «brûlés lors d'un feu de la Saint-Jean» par les élèves, etc. Et ça, ça a créé une pression pour qu'on retarde le renouvellement des instructions officielles, qu'on étire au maximum l’élastique. Dans ces cahiers d'exercices, un examen minutieux permet de constater qu’on y est extrêmement fidèle à la progression des apprentissages proposée par le ministère de l'Éducation pour le français aussi bien au primaire qu'au secondaire. Et je dirais que ce qui caractérise les instructions officielles actuelles comme ces cahiers d'exercices, c'est peu d'éléments de narratologie, mais une application très radicale, très radicale et très, très, très pragmatique, voire utilitariste des éléments dont on a parlé depuis deux jours. Donc, on est très traditionnel, si je peux parler ainsi, par rapport à la narratologie. On retrouve très peu d'éléments de rénovation de la narratologie dans les programmes. Et donc, c'est une approche très «clientéliste», d'une certaine façon. Et ça oriente énormément les décisions actuelles parce qu'il n'y aura pas de changement radical. On s'en va vers quelques nouveautés, quelques intégrations. Il y a des résistances très fortes, par exemple, à l'intégration du numérique, notamment de la fiction numérique, dans les programmes. Donc dans les compétences de français revampées, il n'y aura pas d'éléments qui porteront spécifiquement sur un volet numérique du recours, de la production, de la fréquentation, etc. de la fiction en classe. Donc, on reste très, très proche de ce qui s'est fait ailleurs dans la francophonie. On était déjà à la remorque; on restera très «Greimas», très «Genette».
Raphaël Baroni
Deuxième question: en termes de progression, comment voyez-vous l’évolution des notions mobilisées aux différents degrés de la scolarité? Pourrait-on construire des progressions plus claires en ce domaine?
Chloé Gabathuler
J’ai déjà commencé à répondre à cette question en évoquant le Plan d’études romand (PER). Je précise que je ne parlerai pas du secondaire 2, car ce n’est pas mon domaine d’expertise. Je me concentre sur l’école obligatoire, et, plus précisément, sur la structure spiralaire du PER.
Lorsqu’on examine les notions présentes dans les volets «compréhension» et «production», on constate que ce sont globalement les mêmes qui reviennent d’un cycle à l’autre. Les formulations varient légèrement, mais le fond reste très similaire. La seule réelle progression apparente se situe entre le primaire et le secondaire 1, au sein de l’entrée «apprécier la littérature». À ce niveau, on voit apparaître la notion de «suspense», ou encore on parle de l’influence du narrateur sur le lecteur. Ces éléments renvoient à la manière dont un texte est construit pour agir sur le lecteur. Cela pourrait être très stimulant… sauf que ces notions sont souvent présentées dans une approche très classique de l’enseignement de la littérature. Je l’ai dit tout à l’heure, on demande aux élèves de retrouver dans le texte ce qui en fait un objet littéraire. Or on le sait bien: on n’a jamais vraiment réussi à identifier de façon définitive ce qui constitue la littérarité d’un texte. Les outils narratologiques peuvent certes soutenir les analyses des textes, mais n’oublions pas un aspect fondamental de la lecture, à savoir le lecteur et l’interaction entre le texte et celui ou celle qui le lit.
Autre point que j’aimerais souligner – notamment à la lumière de la présentation de Claire Detcheverry– c’est la question de la progression. On entend souvent que cette progression doit aller du plus simple au plus complexe. Pourtant, quand on regarde certains parcours de lecture proposés dans les nouveaux moyens d’enseignement romand, notamment celui portant sur un album sans texte à destination du cycle 1, on se rend compte qu’on est loin de la simplicité. A mon sens, certains albums jeunesse, par leur richesse narrative, sont plus denses que des romans lus au secondaire I. Même si ces romans posent aussi des questions intéressantes, ils restent relativement simples sur le plan narratif.
Alors, doit-on vraiment penser la progression selon un axe allant du simple au complexe? Ne pourrait-on pas envisager que les outils narratifs soient les mêmes tout au long de la scolarité? La seule différence résiderait dans le langage utilisé: on n’emploierait pas le terme de prolepse avec des enfants de quatre ans. Pourtant, lorsqu’on observe ce qui se passe en classe, même au tout début de la scolarité, on se rend compte que les élèves saisissent bien les phénomènes. Un enfant de maternelle peut parfaitement dire qu’un récit «commence par la fin». Il ne disposera pas des concepts, mais il aura déjà une forme d’intuition narrative.
L’enjeu serait donc de maintenir une approche articulée entre le texte et le lecteur tout au long de la scolarité, cela sans tomber d’un côté dans une lecture purement subjective centrée sur les émotions, ni de l’autre dans une analyse froide uniquement textuelle. Il s’agit d’aborder les textes narratifs dans leur dimension rhétorique, d’accompagner les élèves dans une réflexion sur la capacité des histoires à affecter ceux qui les reçoivent – ou pour le dire autrement: porter son attention sur le storytelling dont parle James Phelan et sur les effets que ce storytelling produit sur le lecteur.
C’est aussi une manière d’introduire une réflexion éthique - là je pense à Wayne C. Booth – en interrogeant les relations complexes qui se nouent entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. Tous ces éléments mériteraient d’être davantage mis en avant: ce sont de vrais outils pour une approche esthétique de la littérature, qui est, je dois l’avouer, mon cheval de bataille.
Enfin, ce que j’ai beaucoup apprécié dans les interventions précédentes – notamment celle d’Yves Renaud ou encore dans les échanges autour des incipit – c’est la place donnée à la production écrite comme outil de compréhension. Catherine Tauveron le disait déjà dans les années 90: faire écrire les élèves les aide à mieux comprendre les mécanismes esthétiques du texte. Produire pour mieux lire, mieux interpréter, mieux apprécier. Et les outils narratologiques peuvent tout à fait servir de leviers dans cette démarche.
Jean-Louis Dufays
Pour ce qui est de la progression, je dirais qu’il s’agit d’abord de tenir compte du fait qu'il y a plusieurs compétences à travailler autour du récit. Les compétences de lecture évidemment, mais aussi les compétences d'écriture, on en a largement parlé cet après-midi, puis il y a aussi les compétences orales: écouter le récit, dire le récit. Donc, ce serait bien qu'une progression tienne compte de ces quatre compétences. C'est le cas dans le nouveau référentiel dont je parlais tout à l’heure. Je vais essayer de vous résumer en quelques mots comment cette progression y est proposée car elle a fait l'objet d'un long travail de co-construction qui m'a semblé très fécond entre des enseignants qui avaient expérimenté des choses et des didacticiens qui avaient fait des recherches autour de la question. Je précise que je n'en parlerai pas de façon totalement neutre, puisque j'ai été consulté par ceux qui ont élaboré ce programme.
Première remarque: la progression envisagée distingue cinq stades de la lecture au long de la scolarité obligatoire. Le premier est le stade du lecteur émergent, qui commence à apprendre à lire en maternelle et au tout début du primaire. Puis vient le stade de l'apprenti lecteur, qui concerne surtout la première année du primaire: l’élève y est à la fois dans le décodage et dans le début du travail de compréhension. Ce faisant, il entre déjà dans le stade du lecteur débutant, où des opérations plus complexes se mettent en place, et dès la deuxième année, il arrive au lecteur en transition, qui se poursuit jusqu’à la quatrième et où il accède déjà à une lecture littéraire. Enfin, en cinquième et sixième primaires commence le cheminement vers le lecteur dit confirmé. Et donc les différentes notions qui relèvent de l’analyse du récit sont associées à ces différents stades de développement de la lecture et aux différents niveaux scolaires.
Plus précisément, les compétences de lecture du récit commencent à être développées à partir de la troisième primaire. Dès ce niveau-là, on demande que les enseignants amènent les élèves à identifier les cinq structures narratives majeures définies par Adam, à savoir les structures narrative, argumentative, descriptive, dialoguée et explicative. De plus, le référentiel se distingue en reliant le travail sur les structures textuelles à la promotion d'une lecture littéraire, qu’il définit par sa double modalité, participative et distanciée: il invite à utiliser le récit d'un côté pour amener l'élève à mieux s'identifier aux situations, à vivre l'émotion d'une tension narrative, à se projeter dans l'histoire –c'est la dimension participative–, et de l'autre pour l'amener à acquérir et à mettre en œuvre des outils d'analyse, en étant capable, comme on l'a vu dans plusieurs des interventions de cet après-midi, de déjà nommer les éléments de construction du sens et du récit qui se mettent en place.
Donc, dès l'enseignement primaire, on a cette lecture littéraire qui est préconisée à propos des cinq structures génériques et en lien avec deux productions écrites qui sont demandées. Les productions attendues se complexifient ensuite au fil de la scolarité. Au secondaire, on demande que l'élève soit capable de résumer un court texte narratif et de résumer oralement un court texte narratif et de rédiger un court récit de fiction à partir d'illustrations, puis il va falloir résumer à l'écrit. Le texte sera de plus en plus substantiel, de plus en plus long. À partir de la troisième secondaire, l'élève est amené à utiliser le récit pour relater une rencontre avec une œuvre culturelle. Donc le récit ne sert plus seulement à travailler la lecture ou l'écriture de la fiction, mais aussi à relater une expérience vécue, une expérience culturelle en l'occurrence. Il sert aussi de matrice pour la réécriture (sous la forme d'amplification, de recomposition ou de transposition) de récits de fiction. S’affiche ainsi un souci de distiller au fil des années, dès la troisième primaire et jusqu'à la fin de la scolarité obligatoire, des compétences spécifiques.
Par ailleurs, la boîte à outils narratologique va progressivement s'enrichir. Dès la troisième primaire, on parle déjà d'identifier le narrateur, et puis, au fil des trois premières années du secondaire, on intègre de plus en plus d'éléments, la gestion de la temporalité et du rythme narratifs, les notions de récits parallèles et enchâssés, les différents types de focalisation, toutes ces notions inspirées de la narratologie sont explicitement intégrées dans la progression. Au cours des trois dernières années du secondaire, les outils narratologiques sont davantage présupposés comme étant déjà maitrisés, et la lecture des textes littéraires, qui doit à ce moment-là aboutir à des réécritures créatives et à l'explicitation d'une relation critique à l'œuvre, s'appuie sur des outils, notamment narratologiques, mais qui ne sont plus détaillés.
Telle est donc la progression en matière de compétences narratives qui est actuellement préconisée en Belgique francophone. Comme elle vient seulement d’être établie, il est trop tôt pour en mesurer les effets, mais elle a le mérite d’être assez précise et de résulter d’un dialogue avec des enseignants de terrain.
Nathalie Denizot
Je ne suis pas sûre de pouvoir véritablement répondre à cette question, d’abord parce que contrairement à la Belgique, les programmes français actuels sont assez peu détaillés et ne parlent pas explicitement de narratologie. Cela dit, je trouve vraiment intéressant de réfléchir aux types de progression possibles en la matière, et il est clair que ce qui est intéressant pour les notions narratologiques –comme pour bien d’autres objets de la discipline–, c’est d’envisager une progression spiralaire, qui vise des approfondissements successifs d’un même objet et qui procède par reprises et complexification - et non pas une progression linéaire. Qu’est-ce qui serait en effet «plus simple» dans les savoirs narratologiques, et que serait la «base» en narratologie?
Par ailleurs, plutôt que de chercher à opérer des progressions a priori, qui risquent de faire des outils narratologiques non plus tant justement des outils que des contenus à enseigner pour eux-mêmes (c’est une dérive souvent identifiée pour les savoirs grammaticaux), ne pourrait-on pas, comme le suggèrent justement certains didacticiens de la grammaire pour leur domaine, identifier un (très petit) noyau dur de savoirs métatextuels indispensables, et les affiner selon les niveaux mais surtout selon les textes? La notion de narrateur, par exemple, gagnerait sans doute beaucoup à une telle approche spiralaire.
Cela permettrait aussi de découpler l’appropriation du métalangage et l’appropriation des concepts, qui sont deux choses bien différentes et qu’on a parfois tendance à mélanger. Certes, il peut y avoir un vrai plaisir, même pour certains élèves, à affiner la terminologie, à distinguer «homodiégétique», «hétérodiégétique», etc. Mais est-ce que c’est un apprentissage indispensable? Je n’en suis pas sûre. On peut très bien savoir ce qu’est la prolepse ou l’analepse sans connaitre la terminologie narratologique, et cela vaut sans doute pour un certain nombre de notions. Introduisons-les de manière raisonnée et complexifions la terminologie au fur et à mesure que la lecture des textes va demander des interprétations de plus en plus fines et que les textes eux-mêmes se complexifient. Il ne faut pas oublier, comme le rappelait Alain Rabatel dans ce colloque, que tout cela doit rester au service du sens, de l'interprétation du texte. Les concepts et la terminologie sont des outils de lecture des textes avant d’être des objets d’enseignement et d’apprentissage.
Jean-François Boutin
Je vais répondre aux deux questions de cette question. La première question est très intéressante parce qu'elle nous force à constater que si on regarde en termes de progression actuelle, on reconduit dans les instructions québécoises à venir, qui devraient être en application soit à la rentrée 2025 ou plus tard à la rentrée 2026, ce qu'il y avait déjà. Il y a toutefois la disparition de la fameuse compétence «interpréter des textes littéraires» au primaire parce que la pression est venue des enseignants et enseignantes qui disaient qu'ils ne savaient pas quoi en faire... Donc vous voyez que là, on évacue quand même une partie importante de l'expérience de la fiction. On l'intègre toutefois dans les deux autres compétences -lecture et écriture- et on essaie même de l'intégrer dans l'oral, ce qui est quand même intéressant, notamment l'oral qui pourrait tendre vers la fiction. On peut penser aux balados/podcasts. Donc là, il y a une ouverture qui est intéressante. Au Québec aussi, il faut dire qu'au secondaire, il y a une pression très forte générée par l'épreuve uniforme de fin de cycle, l'épreuve de fin d'année. Les enseignants et enseignantes passent un temps fou à préparer leurs élèves à réaliser une épreuve qui est toujours organisée autour d'un type de texte particulier. Et le seul moment où on travaille systématiquement le texte narratif, c'est en troisième secondaire. Donc, vous voyez que c'est là que se concentrent beaucoup les éléments que j'oserais appeler de narratologie, qui sont davantage abordés de façon explicite en classe de français.
Maintenant, pour la deuxième partie de la question, si on se met à rêver, et là j'endosse totalement les propos de Nathalie Denizot, moi aussi j’aimerais garder mon espace critique par rapport à ce qui est proposé par le ministère de l’Éducation chez nous au Québec. Moi, je n'ajouterais rien de plus à ce que Nathalie a dit. Je pense que ça fait grand sens. Ce que j'aimerais simplement évoquer davantage, c'est qu’on a beaucoup de résultats sur les pratiques culturelles des jeunes du Québec et de l’Amérique du Nord. On s'aperçoit que les jeunes, les élèves, les adolescents, les enfants qui fréquentent l'école au Québec sont de très grands amateurs de fiction. Mais pas la fiction qu'on connaît, qui s'est instituée au fil du temps, qui est scolarisée. Ils sont dans des horizons de fiction qui sont même parfois difficiles à accepter pour des spécialistes et l'école, malheureusement, au Québec, prend très peu en considération cette dimension-là. Je pense par exemple aux univers de fan fiction, je pense aux univers de la transfiction, évidemment, le cosplay, la pratique du jeu vidéo, qui est extrêmement populaire, la consommation pratique du manga, etc. Il y a chez nous une effervescence, présentement, il y a manifestement un besoin de s'évader un peu du réel, qui est très présent et fort documenté, statistiquement parlant. Or il y a un fossé avec l'école qui ne prend pas cela en considération. Je pense que c'est là que ça fait mal parce que les élèves en viennent à considérer, par exemple, le conte comme un genre scolaire, comme une forme scolaire, alors que lorsqu'ils vont lire un conte de Tolkien, ils n'auront pas l'impression d'être dans un conte, ils vont avoir l'impression d'être ailleurs en imaginaire. Alors là, il y a, je ne dirais pas un dérapage, mais en tout cas, il y a une discordance assez forte. Et ça me préoccupe énormément. Je souhaiterais qu'on rapproche ces deux univers-là, l'univers des pratiques informelles et celui des pratiques scolaires. On a pourtant essayé de faire bouger les choses...
Raphaël Baroni
Enfin voici ma dernière question: selon vous, à quelles élaborations didactiques faudrait-il procéder aujourd’hui pour que la théorie du récit puisse (re)devenir une ressource pour l’enseignement du français? Quelles approches ou notions vous semblent les plus utiles? Quels sont les principaux obstacles à relever et les principaux dangers à éviter?
Chloé Gabathuler
Je partage entièrement l’avis de Jean-François Boutin. Pour moi, il est essentiel de prendre en compte les pratiques culturelles des élèves. On sait théoriquement qu’il faut partir des élèves, mais dans la réalité –notamment lors d’évaluations–, ce principe reste encore trop peu appliqué.
Les élèves baignent constamment dans des formes narratives: jeux vidéo, mangas, réseaux sociaux… Je pense à TikTok, par exemple. Ces vidéos utilisent souvent certains procédés narratologiques pour pouvoir susciter le plus d’effet possible sur l’audience. Il me semble donc fondamental de partir de ces pratiques-là. Cela peut surprendre ou heurter, mais pourquoi commencer directement par Balzac? On peut tout à fait établir des ponts vers les textes littéraires du secondaire 1 ou 2, à condition de partir d’abord de l’univers et des pratiques culturels des élèves.
Déjà à l’époque –lointaine!– où j’enseignais au secondaire à Genève, je m’appuyais sur des extraits de films pour aborder certaines notions narratologiques. À défaut des outils numériques d’aujourd’hui, on avait déjà besoin du visuel pour faire passer certaines notions. C’est pour ça que le travail évoqué tout à l’heure par Claire Detcheverry me semble si riche: il permet aux élèves de se focaliser d’abord sur l’image et son langage propre, ce qui est loin d’être simple, mais qui propose une autre porte d’entrée probablement plus accessible pour les élèves fragiles ou en difficulté de lecture. Toutefois, il reste à penser le passage entre ces deux modes sémiotiques. Les outils narratologiques pourraient bien servir de charnière entre ces deux modes d’expressions.
Par ailleurs, pour citer de mémoire Raphaël Baroni, l’approche narratologique met en lumière des dispositifs rhétoriques qui ont le pouvoir –ou non– d’orienter et d’affecter le lecteur. Cette approche et les différentes notions ou concepts qu’elle propose pourraient constituer, selon moi, une clef d’articulation entre les différentes dimensions du français (compréhension, réception, production) en offrant une forme de stabilité conceptuelle qu’on peut retrouver à chaque étape du travail avec les élèves.
Et même si l’on se place uniquement du point de vue de la réception, ces outils permettent justement d’éviter l’écueil d’une lecture purement subjective, comme l’a souligné Nathalie Denizot –je la rejoins tout à fait là-dessus. L’école est un espace social au sein duquel l’expression personnelle, idiosyncrasique, y gagne à être structurée. Cela me fait penser aux travaux de Marion Sauvaire, mais surtout à ceux de Lev Vygotski à partir desquelles j’ai développé cette idée de double mouvement vers soi et vers le texte. C’est-à-dire cette capacité qu’on cherche à développer chez les élèves à porter attention à ce qui se passe en eux pendant la lecture tout en étant capables de revenir au texte toujours avec attention et de pointer certaines de ses spécificités responsables de tels ou tels effets. Et c’est précisément ce que permet la nouvelle narratologie: articuler cette tension entre subjectivité et analyse textuelle, entre résonance intime et partage de significations avec les pairs. Il me semble que ce double mouvement est un moteur puissant de transformation sur le plan développemental.
Enfin, j’aimerais évoquer un point qu’on n’a pas abordé: celui des capacités transversales dans le PER. On nous demande aujourd’hui de les intégrer dans nos cours de didactique du français. Parmi elles, il y a notamment la pensée créatrice. Il me semble que c’est une formidable opportunité –une sorte d’alibi pédagogique– pour revisiter ce que l’on enseigne et ce que l’on transmet aux futur·es enseignant·es. Ce pourrait être l'occasion de démontrer l’utilité des outils narratologique (parmi d’autres) dans le développement de la pensée créatrice et de l’imagination.
Jean-Louis Dufays
Je vais peut-être commencer par la fin de ta question où tu demandais s'il y avait des dangers qui me semblaient être à éviter. Il me semble d’abord qu'il faut peut-être observer les mésusages qui ont pu être faits de la narratologie, en tenant compte notamment de la thèse de Luc Mahieu, qui nous permet de voir un certain nombre de remarques qui sont faites par des enseignants eux-mêmes ou par des chercheurs en didactique. Cela étant, je vois quatre problèmes qu'il s'agirait autant que possible d'éviter.
Le premier, ce serait celui de la naturalisation de la narratologie et de ses outils: il s’agirait de ne pas considérer que ceux-ci vont de soi. On a assez dit combien la trop grande évidence accordée au schéma narratif, pour ne citer que lui, a posé des tas de problèmes. Ça fait maintenant trente ans que Catherine Tauveron a signalé qu'il y avait d'autres manières de travailler les récits dès l'enseignement primaire. Donc la naturalisation me paraît un premier problème, et il va de pair avec celui de l'enseignement implicite: trop souvent, on suppose que des notions narratologiques ont été enseignées les années précédentes alors qu’elles ne l'ont pas été, ou du moins pas de la façon que l’on croyait
Le deuxième problème, ce serait la dilution des outils narratologiques ou leur évitement, c'est-à-dire le fait de les utiliser de manière floue. Tant mieux si on fait preuve de souplesse et de créativité dans leur usage, mais il me semble qu'ils requièrent aussi un minimum de rigueur, et c'est tout l'objet de ce colloque d'avoir justement essayé d'un peu remettre cette rigueur-là au premier plan. Donc, ce serait pour moi un rôle du chercheur d'essayer d'être attentif à ce que, quand on emploie les mots focalisation, narrateur, point de vue, schéma narratif ou actantiel, on essaye de le faire avec une certaine précision et avec un certain sens critique et qu'on essaie d'instiller aussi ce sens critique dans le travail même des enseignants.
Le troisième risque, qui est proche du deuxième, ce serait l'atomisation des outils narratologiques, le fait de les travailler de façon isolée, trop morcelée, sans penser à leur intégration dans un ensemble qui fait sens.
Enfin, le quatrième danger, à mon sens, ce serait celui de l'autonomisation trop grande de la narratologie, la tendance à travailler les récits uniquement sous cet angle-là, d'en faire l'unique ou le principal angle de travail pour analyser les textes. Par contraste, comme je l’évoquais tout à l'heure, certains programmes aujourd'hui insistent beaucoup sur l'importance d’aborder les récits en travaillant les différentes modalités et postures de la lecture littéraire. Il me semble que l'intégration de la narratologie, mais aussi des approches sociologique, institutionnelle, intertextuelle et autres, dans cette conception souple et dialectique de la lecture conçue comme un va-et-vient entre distanciation et participation serait un garde-fou qui permettrait d’éviter une autonomisation trop grande de certains outils, quels qu’ils soient, et partant une nouvelle dérive qui risquerait de hérisser certains observateurs.
Pour répondre à ces dangers, quelles seraient pour moi des priorités à travailler? Je vais tout d’abord avancer dans le sens de ce qui vient d'être dit par mes collègues: il me semble essentiel de travailler le récit dans la diversité de ses formes actuelles, de ses réalisations discursives actuelles, pas seulement littéraires et pas seulement traditionnelles, mais à travers la BD, le cinéma, les séries, le théâtre, la poésie, le jeu vidéo, les différentes formes de narrativité que les élèves utilisent, auxquelles ils recourent dans leur vie quotidienne. Ces différentes formes du récit sont en effet des éléments constitutifs de la culture contemporaine, me semble-t-il, et elles ne relèvent pas seulement de la culture des jeunes, mais plus largement de la culture médiatique, des différentes formes de rapports aux objets culturels. Cela me semblerait vraiment important que les classes de français s'ouvrent davantage à cette diversité des formes de récits. En même temps, elles gagneraient à s'interroger sur les enjeux de ces formes de récits, sur la place du storytelling, qui est peut-être une manifestation médiatique et politique de cette place croissante accordée au récit. Cela vaudrait la peine qu'on s'interroge sur la place que prend le récit comme genre parfois un peu totalitaire, et qu'on se demande s'il n'y a pas d'autres manières de penser le rapport au sens, le rapport à l'identité, le rapport au monde. On sait que la notion d'identité narrative a été fortement mise en évidence par Ricoeur, mais il y a aussi peut-être une identité argumentative, une identité poétique, une identité dialoguée: il n'y a pas que le narratif comme entrée. Je pense que ces questions-là ne sont pas que des questions d'universitaires, de chercheurs, d'intellectuels: elles auraient aussi éminemment leur place dans l’enseignement secondaire. Je plaiderais donc volontiers pour qu’une élaboration didactique à venir intègre cette visée un peu plus large du rapport au récit en l’abordant de manière critique.
Pour terminer, il y a des notions qui me semblent essentielles et qui sont encore très peu présentes dans les manuels ainsi que dans les préconisations officielles. Il y a d’abord l'apport de cette «nouvelle narratologie» dont Raphaël est peut-être le porte-parole le plus éminent. Pour moi, les notions de mise en intrigue et de tension narrative, mais aussi les différentes formes de nœuds narratifs -la catastrophe, le conflit, l'action planifiée- constituent des outils extrêmement opératoires que je travaille avec mes étudiants de l'université depuis une quinzaine d'années parce qu'elles offrent une entrée qui fait sens dans les textes narratifs.
J’évoquerai ensuite tout le travail possible sur les blancs du texte, cette notion que j'avais un peu travaillée à l'époque de ma thèse (Dufays 2010: 155-158)2. On peut aussi appeler cela les lieux d'indétermination, les lieux de résistance, et cela intègre les phénomènes d’ambiguïté et d'ambivalence, les ellipses, ce que le texte ne dit pas, et les résidus, ces passages qui ont l'air de ne servir à rien. Dans les récits on en a constamment, j'en avais fait une petite typologie à l’époque. Il me semble que ce travail sur les blancs serait extrêmement utile pour travailler les difficultés de lecture avec les élèves qui sont parfois bloqués devant des textes narratifs et qui disent: «Mais là, je ne comprends pas, qu'est-ce que le texte a voulu dire?» Pourquoi ne pas partir de ce repérage de ces blancs, de ces indéterminations? Cela permettrait de les nommer et d’en faire des outils d'analyse plutôt que les considérer comme des implicites, ce qui contribue à bloquer le rapport au texte.
Et puis enfin, vous ne serez pas étonnés si vous connaissez un petit peu mes travaux, de savoir que, pour moi, travailler le récit, ça suppose aussi de travailler autour des formes instituées des récits et donc les stéréotypies, qu'elles soient d'ordre micro-textuel, d'ordre narratif ou thématique ou d'ordre idéologique. Pour moi, le récit est le lieu privilégié pour travailler la stéréotypie, et en retour, la stéréotypie est un outil privilégié pour s'approprier de manière critique le rapport au récit.
Nathalie Denizot
Je vais répondre un petit peu à côté, parce que je ne sais pas vraiment quelle «élaboration didactique» il faudrait faire pour les savoirs narratologiques. Mais je trouve très intéressant que soit repris ce concept d’élaboration didactique proposé par Jean-François Halté, qui s’inscrit dans une vision praxéologique de la didactique: il s’agit, écrit Halté dans son article de 1998, de redonner à l’enseignant son rôle et sa place de protagoniste essentiel, en tant que cet enseignant va donner du sens à la transposition en «recontextualis[ant] [l]es savoirs de manière efficace» (1998: 191). Et c’est bien le projet d’enseignement qui prime: «Ce n’est pas parce qu’un savoir savant est disponible et enseignable qu’il est (doit être) enseigné: c’est parce que tel projet didactique est poursuivi que tel concept issu de telle théorie est élu et transposé» (1998: 192). Cela fait écho à ce qu’on a déjà dit plusieurs fois au cours de ces journées: c’est l’usage qui prime, et les savoirs narratologiques doivent être au service de la lecture des textes, et pas l’inverse.
En fait, pour Halté, l’élaboration didactique est du ressort des enseignants, dans un contexte (les années 1980-1990, le bouillonnement de l’INRP, les collectifs de Repères ou de Pratiques) où les didacticiens travaillent avec les enseignants pour renouveler l’enseignement du français. Et en tant que «méthodologie implicationniste», pour reprendre son expression (1998: 191), elle implique, relativement aux savoirs, des conséquences qui sans doute ne ravissent pas les spécialistes des «savoirs savants», puisqu’il faut savoir renoncer à une forme de «pureté» (pour reprendre le terme d’Halté, que je m’autorise ici à citer un peu plus longuement):
L’élaboration didactique des savoirs, parce qu’elle implique (et également par cela qu’elle implique), produit des objets d’enseignement qui n’ont pas la pureté, le tranchant, des objets scientifiques, ni, non plus, la fluidité des objets sociaux: ce sont des objets du meilleur compromis possible. (Halté 1992: 122).
Et en effet, ce que tous les travaux depuis plusieurs décennies sur la construction des savoirs scolaires nous apprennent, c’est que les savoirs scolaires ne sont pas –ne peuvent pas être– «purs». Pour ma part, je parlerai sans doute après Chervel du rôle créateur de l’école, qui ne se contente pas de relayer ou de transposer des savoirs forgés en dehors d’elle, mais qui les reconstruit, les reconfigure, pour «fabriquer de l’enseignable ».
Que faire alors? Évidemment, comme Halté et ses amis du collectif Pratiques, ou comme tous ces didacticiens de cette génération, il faudrait non seulement intervenir en formation initiale (à l’université comme dans les instituts de formation des enseignants), mais aussi (et surtout?) en formation continue des enseignants –ce qui en France devient plus compliqué parce que la formation continue relève actuellement davantage du rectorat et des inspecteurs que des Inspé et de la recherche universitaire. Peut-être, comme Dumortier, Reuter, et quelques autres, il faudrait produire de nouveaux usuels, mais des usuels un peu différents, qui aident à comprendre les enjeux, les débats, qui ne figent pas des notions prêtes à l’emploi et qui s’adressent à l’intelligence des enseignant·es ou des formateurs et des formatrices, à leur culture sans doute déjà étendue sur ces questions, sans les prendre pour des élèves avec des reformulations dépersonnalisées. Non pas seulement définir les différents types de «narrateur» ou de «points de vue», mais distinguer les apports des différents théoriciens, les points de tension aussi. Il manque, me semble-t-il, la strate intermédiaire entre les manuels pour les élèves et les travaux des spécialistes. Enfin, comme Petitjean avec ses collègues de Pratiques, et bien d’autres, il faut peut-être aussi prendre sa part dans l’élaboration des manuels.
Dans tous les cas, ce qui me semble essentiel est de garder à l’esprit que si les didacticien·nes et les narratologues peuvent faire quelque chose, ce n’est surtout pas dire aux enseignant·es ce qu’il faut enseigner... Mais on peut aider les enseignant·es à choisir les notions les plus utiles et les plus opérantes pour interpréter les textes, à objectiver et à interroger les démarches ou les dispositifs, à en analyser les intérêts mais aussi les limites, à partir de données construites, pour dépasser les simples témoignages de «bonnes pratiques».
En fait, il me semble qu’il serait vraiment intéressant et utile pour tout le monde (didacticien·nes, narratologues et enseignant·es du second degré) de prolonger le travail par une ou des recherches collaboratives, pour partir des questions et des impasses telles qu’elles se présentent dans les classes, et ré-élaborer/re-construire avec les enseignant·es la boite à outils dont eux et leurs élèves ont besoin –voire, pourquoi pas, élaborer avec eux le manuel ou l’usuel dont ils auraient besoin.
Jean-François Boutin
Je dois faire une digression vers la formation continue, parce que c'est trop tentant, c'est trop «alléchant». Je pense que chez nous, au Québec, on adhère encore trop fortement au mythe que la transformation des pratiques dans les milieux scolaires vient par la relève, donc par les enseignants qu'on forme à l'université. Et c'est ce qui fait qu'on délaisse complètement la formation continue alors que je suis de plus en plus convaincu que c'est par l'inverse qu'on pourra transformer. Il va falloir se donner les moyens et ça veut dire les sous notamment pour aller jouer sur les représentations, les pratiques des maîtres actuels qui ont 20, 25 ans, 30 ans de pratique derrière eux parce qu’il n'y a qu'une reproduction, il y a un élan, oui, initial, mais qui s'éteint très rapidement.
Je pense qu'on a besoin, il me semble en tout cas, de quatre approches que je vous propose. Je crois qu'on a besoin d'une approche inductive de la narratologie. Partons des pratiques de réception, production de la fiction narrative des élèves, comme je l'évoquais tout à l'heure, mais aussi partons des pratiques scolarisées, des pratiques qui sont bien inscrites dans les inscriptions officielles en français, qui sont liées à la narratologie. Il ne faut pas évacuer, au contraire, pour découvrir progressivement la boîte à outils de la narratologie rénovée. Ça a été fait chez nous au Québec en didactique de la grammaire. On a amené tout un pan du corps enseignant à changer son rapport à l'enseignement de la grammaire. On est passé, sous l'impulsion des travaux de Suzanne Chartrand, qui a vraiment milité fortement là-dessus, à une posture beaucoup plus inductive. Alors pourquoi pas la même chose pour la narratologie? Moi, en tout cas, je pense qu'on peut commencer dans un futur projet de recherche, dans un prolongement de dix ans, on peut commencer à penser à ça.
Autre chose, je pense qu'on a besoin d'une approche communautaire de la narratologie. Et là, je pense, là, j'évoque évidemment Stanley Fish et à son principe de communauté, d'interprétation. Je pense que ça a été évacué un peu trop rapidement pour toutes sortes de raisons, notamment idéologiques liées, par exemple, à la montée du socioconstructivisme. En tout cas, chez nous, il y a eu des réactions fortes. Ça a été mal compris aussi. Or, présentement, les jeunes se réseautent comme jamais. Le réseau, ce n'est même plus un concept, c'est une façon de vivre. Déployons cette forme d'échange par réseautage autour de notre rapport à la fiction. En tout cas, moi, je pense qu'il y a là une piste intéressante pour l'école.
Une autre piste qui me semble incontournable, c'est l'approche des imaginaires contemporains, telle qu'elle est promulguée par Bertrand Gervais, et qui permet d'ancrer assez paradoxalement la rencontre de la fiction narrative dans le réel. Cette rencontre-là, elle donne tellement de sens à l'expérience humaine et individuelle et je pense que de voir ça de façon un peu plus globale, de voir la fiction comme étant quelque chose qui appartient à un tout plus grand qui s'appellerait l'imaginaire collectif et l'imaginaire individuel. En tout cas, il y a là des pistes de réflexion très intéressantes. Je vous recommande notamment son dernier ouvrage, qui est paru et porte là-dessus.
Et je pense enfin et surtout, ça a été évoqué par Jean-Louis, ça a été évoqué par Nathalie, qu'on a besoin d'une approche disciplinaire diachronique de la fiction narrative. Depuis les années 1970, il y a eu plein de travaux en didactique de la littérature qui étaient novateurs, qui étaient progressistes, qui étaient respectueux aussi de la tradition, mais qu'on a malheureusement vu passer et qui, n'ayant plus la saveur du jour, sont progressivement disparus. Le plus bel exemple de cela, et moi ce qui me fâche le plus, ce sont les travaux en stéréotypie littéraire que Jean-Louis a menés, qui sont pour moi fondamentaux. Ça fait des années que je milite pour qu'on travaille davantage, au Québec, cette notion-là, comme d’ailleurs la notion de mimesis, et ça demeure sans écho. Pourtant, il y a des résultats empiriques, on a testé, ça fonctionne. Donc retournons voir en didactique de la littérature dans notre patrimoine de savoirs, de dispositifs et d'expériences, les choses qui peuvent vraiment fonctionner en contexte contemporain. Je pense que là, on peut penser à une intégration beaucoup plus naturelle de la narratologie, non plus comme discipline scientifique de la fiction, mais plutôt comme des clés qui nous permettent de mieux comprendre pourquoi on en a tant besoin au quotidien. Et quand je dis «nous », je pense aux jeunes et moins jeunes...
Et je dirais qu'ensuite, juste pour terminer, oui à la recherche-action, oui à la recherche collaborative. Par contre, c'est compliqué, c'est complexe. J'ai piloté une recherche où on avait huit projets qu'on accompagnait sur trois ans. On avait huit chantiers de collaboration, huit chantiers de recherche-action. On est parti des besoins des jeunes, on a développé des dispositifs avec les enseignants, on est allé les tester avec les élèves. Les enseignants avaient un statut de chercheur, ce qui était fantastique, et ça a donné de superbes résultats. Le problème, c'est que ça coûte une fortune au gouvernement, et là, je ne pense pas que nos états soient prêts à accentuer le nombre d'enseignants-chercheurs. Pourtant, à l'unanimité, les enseignants qui ont obtenu ce statut-là pendant trois ans, ont métamorphosé leurs pratiques professionnelles parce qu'ils étaient dans ce que Sonya [Florey] appelait ce matin un dialogue de circulation des savoirs et des pratiques. Je pense que ce serait une avenue fantastique, mais il va falloir qu'on milite pour des subsides. Je m'arrête ici, mais je veux juste saluer la richesse de la réflexion au terme du projet Di Narr, parce qu'il y a un rapprochement extrêmement fort qui s'effectue entre ce qu'on pourrait appeler des disciplines, peut-être qui ne semblent pas toujours si proches, mais qui l’ont fondamentalement toujours été.
Références citées
Dufays Jean-Louis (2010), Stéréotype et lecture. Essai sur la réception littéraire, Bruxelles, Peter Lang.
Halté, Jean-François (1998), «L'espace didactique et la transposition », Pratiques, n°97-98, p. 171-192. DOI: https://doi.org/10.3406/prati.1998.2485
Halté, Jean-François (1992), La didactique du français, Paris, PUF.
Pour citer l'article
J.-F. Boutin, N. Denizot, J.-L. Dufays, C. Gabathuler et R. Baroni, "La narratologie dans l’enseignement du français en Belgique, en France, au Québec et en Suisse romande", Transpositio, Conversations critiques, 2025http://www.transpositio.org/articles/view/la-narratologie-dans-l-enseignement-du-francais-en-belgique-en-france-au-quebec-et-en-suisse-romande
Enseigner avec la narratologie aujourd’hui ? Retour sur quelques expériences d’enseignement dans divers degrés scolaires en Suisse romande
Le présent dossier regroupe des communications qui rendent compte d’expériences d’enseignement concrètes associées à la narratologie. Il s’agit des actes de l’un des deux volets du colloque organisé dans le cadre du projet DiNarr. qui s’est déroulé à l’Université de Lausanne et à la Haute École pédagogique du Canton de Vaud du 6 au 7 mars 2025. Si le premier volet a été consacré à la définition de notions narratologiques potentiellement utiles à l’enseignement sur un plan théorique (voir le n° 47 des Cahiers de narratologie), le second volet s’est quant à lui intéressé aux manières dont la narratologie a pu être mobilisée dans des classes de différents degrés (primaire, collège, gymnase).
Enseigner avec la narratologie aujourd’hui ? Retour sur quelques expériences d’enseignement dans divers degrés scolaires en Suisse romande
Le présent dossier regroupe des communications qui rendent compte d’expériences d’enseignement concrètes associées à la narratologie. Il s’agit des actes de l’un des deux volets du colloque organisé dans le cadre du projet DiNarr1 qui s’est déroulé à l’Université de Lausanne et à la Haute École pédagogique du Canton de Vaud du 6 au 7 mars 2025. Si le premier volet a été consacré à la définition de notions narratologiques potentiellement utiles à l’enseignement sur un plan théorique (voir le n°47 des Cahiers de narratologie), le second volet s’est quant à lui intéressé aux manières dont la narratologie a pu être mobilisée dans des classes de différents degrés (primaire, collège, gymnase). Ces deux volets du colloque sont ainsi représentatifs de l’un des objectifs premiers du projet DiNarr: créer un espace de dialogue entre des théoricien·nes du récit, des didacticien·nes et des enseignant·es 2. Les communications qui constituent ce numéro sont donc indissociables d’une réflexion plus globale regroupant des acteurs aux fonctions diverses autour d’un même objectif : mieux comprendre la narratologie scolaire d’aujourd’hui pour envisager celle de demain. Elles n’en restent pas moins caractérisées par des enjeux didactiques spécifiques, qui interrogent les processus de transposition didactique (Schneuwly 1995), la transformation des savoirs pour et dans les classes, ainsi que leur circulation possible entre le milieu de la recherche et celui de l’enseignement (sur la circulation des savoirs, voir le dossier n°2 de Transpositio 3). À ce titre, il semble important de problématiser ces deux concepts aux fondements de la didactique du français, afin de cerner les enjeux liés à la narratologie en contexte scolaire.
La transposition didactique : une recontextualisation des savoirs académiques
Pour Schneuwly (1995), le savoir existe d’abord dans le contexte qui a entouré sa construction: il n’existe pas en premier lieu pour être enseigné. Lorsqu’il devient un savoir enseigné, il devient un autre savoir, un savoir apprêté pour un contexte d’enseignement, un degré, des élèves, une classe.
L’une des manières de concevoir la transposition didactique est la suivante: si l’on définit le didactique, objet de la didactique, comme la transmission et diffusion de savoirs et de pratiques, d’ailleurs consubstantiellement liés, dans des institutions spécialisées à cet effet, la transposition didactique en est constitutive, avec le système didactique. Les savoirs et pratiques sont en effet transportés de là où ils sont utilisés vers une institution où ils deviennent objets d’enseignement et d’apprentissage. (Schneuwly & Ronveaux 2021)
Ne se réduisant pas à une vulgarisation, une simplification ou un appauvrissement du savoir académique, le savoir transposé didactiquement répond à deux principes: il est modélisé pour le rendre enseignable et apprenable, décomposés en éléments et réorganisés selon une progression, en prenant en considération la nature des savoirs, mais aussi des pratiques et des institutions. Par conséquent, les savoirs académiques n’ont pas vocation à être reproduits fidèlement en classe: ils se transforment et prennent une autre signification en contexte scolaire, dans un processus souvent décrit comme un mouvement de décontextualisation et recontextualisation. Les concepts issus de la narratologie ont connu des transpositions didactiques variées, dont on lit les effets aujourd’hui avec du recul, en reconnaissant leurs apports pour les apprentissages des élèves, mais également leurs éventuels freins à l’apprentissage, dus à une transposition didactique peut-être incomplète ou à reconsidérer.
La circulation des savoirs entre recherche et enseignement: constats et pistes
Dans les écrits scientifiques rédigés par les didacticien·nes du français, émerge un consensus autour d’une double portée de la discipline : théorique et pragmatique.
À propos de l’analyse des situations scolaires, la didacticienne Élisabeth Nonnon soulignait déjà en 1990 la nécessité d’interroger les rapports qui existent entre, d’un côté, les modèles théoriques construits pour rendre compte de la pratique enseignante et, de l’autre, la réalité́ de cette pratique et les enjeux de son fonctionnement. Bertrand Daunay et Yves Reuter rappellent quant à eux que «l’émergence de la didactique du français s’est faite sous le signe d’une double tension […]entre une inscription dans la pratique et une exigence théorique» (2008: §6). Claudine Garcia-Debanc (2008) insiste sur l’articulation de la recherche en didactique du français avec l’institution scolaire et s’interroge sur la diffusion de ses résultats dans la communauté enseignante. Bernard Schneuwly (2014) rappelle que la didactique du français a pour objet la transmission de savoirs dans des institutions spécialisées à cet effet, précisant que le terme «savoirs» renvoie toujours également à des savoir-faire. La didactique du français se voit donc attribuer le rôle moteur de coordination des savoirs issus des différentes disciplines constitutives. Le thème de l’articulation entre théories et pratiques apparait donc comme fondamental dans les discours qui interrogent la nature même de la didactique du français, sa constitution comme une discipline scientifique et ses liens avec la profession d’enseignant·e. Cette double visée n’est pas spécifique à la didactique du français, mais rassemble les disciplines parentes des sciences de l’éducation. À ce titre, l’anthropologue Margaret Eisenhart posait de manière claire la nécessité d’une validation à la fois scientifique et pratique:
Dans le domaine de l'éducation, la recherche doit être pertinente sur le plan pratique et scientifiquement rigoureuse. Les modèles de recherche les plus élégants et les plus sophistiqués peuvent facilement aboutir à un échec si les résultats ne sont pas compréhensibles par les praticiens, ne sont pas pertinents pour la pratique ou ne peuvent être mis en œuvre. (Eisenhart 2005: 57, notre traduction)
Or, si l’on examine les usages que font les enseignant·es de la recherche en sciences de l’éducation et en didactique, les résultats sont sans appel : « les résultats des recherches en didactique semblent […] réservés aux didacticiens eux-mêmes qui les produisent, en vue de les réinvestir dans d’autres recherches » (Lenoir 2000: 193). Les enseignant·es consommeraient peu de travaux de recherches en didactique, et corollairement, ces derniers ne conduiraient guère à faire évoluer les pratiques scolaires. C’est le constat que Chartrand et Lord élaborent à la suite de la recherche ELEF portant sur les pratiques d’enseignement de l’écriture et de la grammaire au secondaire québécois:
force est de constater que la recherche en didactique du français n’a pas eu un impact majeur sur l’état de cette discipline, ici. Est-ce à cause des lacunes dans la formation initiale et continue, des stratégies de diffusion, de l’incompatibilité des propositions émanant de ces recherches avec les «habitus» du corps enseignant ou avec les contours de la matrice disciplinaire ou les quatre à la fois? (Chartrand & Lord 2013: 532)
A ces raisons documentées par Chartrand et Lord, s’ajoutent celles définies par Chevallard, pour qui ce faible réinvestissement des travaux de recherche peut être dû à la «tentation académique» qui porte les chercheur·ses «à se penser en surplomb par rapport au monde social qu’ils étudient» et non de s’y positionner en tant qu’un autre type d’acteur·rice (2010: 9). La recherche ignorerait les questions vives des enseignant·es, et leurs véritables besoins. Ou, pis encore, les chercheur·ses comprendraient les besoins des praticien·nes de manière erronée et feraient des interprétations infidèles aux situations problématiques observées dans la classe.
Alors, que faire pour tenter de renouer avec une circulation des savoirs (Dugal et Léziart 2004) entre tous les acteur·rices de la formation: chercheur·ses, formateur·rices, enseignant·es ?
Une première piste a constitué à rapprocher la recherche du terrain: depuis les années 1970, beaucoup de chercheur·es en didactique se sont d’ailleurs tourné·es vers des dispositifs de recherche collaboratifs pour favoriser une dynamique de coopération entre enseignant·es et chercheur·ses dans laquelle «chacun est connaisseur, avec un sens du jeu qui lui est propre» (Sensevy 2001: 680). Différents types de recherche ont été mis en place dans la foulée: recherche-action, ingénierie didactique, design-experiment, design-based research, lesson studies (Dolz & Lacelle 2017).
Parallèlement, dès les années 2000, des recherches descriptives à large échelle se sont multipliées en didactique afin de documenter les pratiques d’enseignement et de formation au plus près de la réalité (Schneuwly & Dolz 2009; Dolz & Gagnon 2018; Ronveaux & Schneuwly 2018; Brunel et al. 2024).
Une autre piste consisterait à investir les espaces de formation (initiale & continue), de manière à ce qu’ils permettent des constructions de savoirs théoriques et praxéologiques, ainsi qu’une véritable circulation des savoirs entre recherche et enseignement, mais également entre enseignement et recherche, en sensibilisant les chercheur·ses aux problématiques auxquelles font face les enseignant·es.
Gageons que le projet DiNarr ainsi que les actes de colloque dont ce numéro est issu, avec l’ouverture proposée à des enseignant·es, à des chercheur·ses et à des formateur·rices de partager leurs travaux, pourra contribuer à la circulation des savoirs entre ces espaces.
Les interventions réunies dans ce numéro
Les interventions qui suivent témoignent d’expériences d’enseignement concrètes variées, qu’il s’agisse de résultats de recherche, de témoignages d’enseignants ou encore d’expérience didactique, de façon à illustrer ce qui se passe dans les classes en s’intéressant à divers degrés scolaires : le primaire (4-12 ans), le collège (12-15 ans) et le gymnase (15-18 ans).
Au primaire
Claire Detcheverry met en avant la nécessité de considérer les albums comme des supports multimodaux pour s’intéresser à la manière dont le récit prend forme, notamment dans les albums sans texte. Elle souhaite ainsi penser la manière dont les contenus s’incarnent médiatiquement pour travailler la compréhension d’albums chez les plus jeunes en recourant notamment aux notions de point de vue, d’ocularisation et de focalisation.
Dans le cadre d’une recherche collaborative,Sandrine Aeby et Glaís Sales Cordeiroont élaboré un outil, le «système récit-personnages», visant à répondre à une demande du terrain relative au travail de la compréhension au cycle 1 (4-8 ans) : comment travailler la compréhension avec des albums de littérature de jeunesse à dominante narrative et ceci au-delà de leur singularité? Dans cet article, elles présentent cet outil, utilisé pour travailler la compréhension de l’album C’est moi le plus beau de Mario Ramos avec des élèves de 5-6 ans. Elles montrent comment le personnage possède une fonction structurante dans le récit (intentions, sentiments, actions), notamment au niveau de l’intrigue et joue ainsi un rôle plus important dans la compréhension du récit que l’ordre chronologique, lequel est très souvent mobilisé dans les classes pour aider de jeunes élèves à comprendre un texte.
Au collège
Dans un article consacré à la description, Vanessa Depallens s’intéresse à la manière dont cette dernière est définie en tant qu’objet d’enseignement dans le canton de Vaud (prescriptions, manuels) et dans quelle mesure certaines approches théoriques (linguistique textuelle, théories du récit, de la fiction) permettent de redéfinir cet objet de façon à inciter les élèves à produire des descriptions mieux insérées dans leur récit et mises au service de l’économie du récit.
Sonya Florey et Marie Béguin se penchent quant à elles sur le potentiel structurant du schéma narratif ainsi que sur les limites de cet outil, très utilisé dans les classes, notamment pour rédiger des récits. En revenant sur une séquence didactique qui a été enseignée dans une classe de 9H (12-13 ans), elles montrent comment le schéma narratif peut conduire à la production d’un récit cohérent sur un plan chronologique, mais également intéressant sur le plan de la tension narrative, ceci en amenant les élèves à «épaissir» un épisode central de leur récit.
Au gymnase
Léo Bolliger présente une séquence d’enseignement faisant la part belle aux incipits de nouvelles de Ramuz tirées du recueil L’Homme perdu dans le brouillard et autres nouvelles. Dans cette séquence, les élèves doivent analyser comment les premiers mots d’un récit peuvent capter leur attention et, dans une perspective comparative, ils et elles sont amené·es à interpréter les choix narratifs opérés par Ramuz. Pour ce faire, l’analyse des incipits est conduite sur plusieurs niveaux (grammatical, stylistique et lexical, narratologique).
Yves Renaud met pour sa part en avant l’intérêt de faire écrire les élèves pour les inciter à s’interroger sur les mécanismes d’un texte, plus précisément sur les changements de perspective dans les récits à la troisième personne. Au lieu d’enseigner théoriquement des notions narratologiques pour ensuite les appliquer à un récit, l’auteur de cet article propose de partir d’une expérience d’écriture créative guidée à même de susciter la curiosité interprétative des élèves. C’est cette envie de discuter des textes qu’ils ont rédigés qui va alors favoriser l’introduction de notions narratologiques, réinvesties par la suite lors de l’analyse de récits lus en classe.
Ces interventions témoignent des possibilités qu’offrent certains outils narratologiques en classe de français, ceci au-delà d’un certain applicationnisme souvent décrié. Chaque proposition montre comment ces outils peuvent être mobilisés dans le but de favoriser la compréhension, l’interprétation et la production de récits variés et jugés intéressants.
Bibliographie
Brunel, Magali, Jean-Louis Dufays, Judith Émery-Bruneau & Sonya Florey (2024), La progression en lecture au fil de la scolarité. Une recherche internationale, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Chevallard, Yves (2010), «La didactique, dites-vous?», Éducation et didactique, n°4 (1), en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL : https://doi.org/10.4000/educationdidactique.771
Daunay, Bertrand & Yves Reuter (2008), «La didactique du français : questions d’enjeux et de méthodes», Pratiques, n°137-138, 137-138, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL: https://doi.org/10.4000/pratiques.1152
Daunay, Bertrand, Yves Reuter & Bernard Schneuwly (2011), «L'interrogation des concepts et des méthodes en didactique du français», in Les concepts et les méthodes en didactique du français, B. Daunay, Y. Reuter & B. Schneuwly (dir.), Namur, Presses universitaires de Namur, p. 13-31.
Dolz, Joachim & Nathalie Lacelle (2017), «L’innovation en didactique : de la conception à l’évaluation des dispositifs», La Lettre de l'AIRDF, n°62, p. 5-9.
Dolz-Mestre, Joachim, & Roxane Gagnon (2018), Former à enseigner la production écrite, Villeneuve-d’Ascq,Presses universitaires du Septentrion.
Dugal, Jean-Paul & Yvon Léziart (2004), «La circulation des savoirs entre recherche et formation : l’exemple des concepts didactiques lors d’une action de formation de conseillers pédagogiques», Revue française de pédagogie, n°149, p. 37-47.
Eisenhart, Margaret (2005), «Science Plus: A Response to the Responses to Scientific Research in Education», Teachers College Record, n° 107 (1), p. 52–58, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL : https://doi.org/10.1111/j.1467-9620.2005.00456.x
Garcia-Debanc, Claudia (2008), «De la configuration didactique au modèle disciplinaire en acte : trente ans de didactique du français avec Jean-François Halté», Pratiques, n°137-138, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL: http://journals.openedition.org/pratiques/1151
Lenoir, Yves (2000), «La recherche dans le champ des didactiques : quelques remarques sur les types de recherches, leur pertinence et leurs limites pour la formation à l’enseignement», Revue suisse des Sciences de l’Éducation, n°22 (1), p. 177-222, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL: https://doi.org/10.25656/01:3743
Nonnon, Élisabeth (1990), «Est-ce qu’on apprend en discutant ? Interaction maitre-élèves en S.E.S.», in La communication inégale. Heurs et malheurs de l’interaction verbale, F. François (dir.), Paris,Delachaux & Niestlé, p. 147-212.
Ronveaux, Christophe & Bernard Schneuwly (dir.) (2018), Lire des textes réputés littéraires : disciplination et sédimentation. Enquête au fil des degrés scolaires en Suisse romande, Berne, Peter Lang.
Schneuwly, Bernard & Joachim Dolz (dir.) (2009), Des objets enseignés en classe de français, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Schneuwly, Bernard & Christophe Ronveaux (2021), «Une approche instrumentale de la transposition didactique», Pratiques,n°189-190, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL: https://doi.org/10.4000/pratiques.9515
Sensevy, Gérard (2001), «Théories de l'action et action du professeur», in Théories de l'action et éducation, J.-M. Baudouin (dir.), Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, p. 203-224, en ligne, consulté le 29 mai 2025, URL: https://doi.org/10.3917/dbu.baudo.2001.01.0203
Pour citer l'article
Vanessa Depallens et Sonya Florey, "Enseigner avec la narratologie aujourd’hui ? Retour sur quelques expériences d’enseignement dans divers degrés scolaires en Suisse romande", Transpositio, Enseigner la narratologie aujourd'hui, 2026http://www.transpositio.org/articles/view/enseigner-avec-la-narratologie-aujourd-hui-retour-sur-quelques-experiences-d-enseignement-dans-divers-degres-scolaires-en-suisse-romande
La narratologie transmédiale pour la lecture d’albums jeunesse au primaire
Communément destiné à l’enfance, l’album jeunesse est un objet culturel omniprésent à l’école primaire. Il est aussi au centre de recherches en didactique du français (Boiron 2015; Leclaire-Halté 2008; Le Guirinnec 2013)et d’analyses spécialisées de critique littéraire (Van der Linden 2013; 2008). Si son importance dans les prescriptions et les pratiques enseignantes semble désormais acquise (Bonnéry 2015: 135), les enjeux se sont déplacés vers de nouvelles dimensions liées aux apprentissages des élèves. La subtilité des albums jeunesse, leur complexité composite et les compétences spécifiques qu’ils requièrent, appellent à interroger leur traitement dans l’enseignement de la littérature jeunesse. L’apparente simplicité de l’album jeunesse n’en fait pourtant pas un support aisément accessible. Au-delà de la cohabitation du texte et de l’image, Bonnéry identifie dans les supports composites des intentions artistiques et littéraires qui exigent des dispositions prérequises et «déjà construites chez le lecteur supposé formé dans les familles qui sont de connivence avec les critères en vigueur dans les champs artistiques et scolaires» (Bonnéry 2015: 135). Malgré la diffusion accrue dans toutes les classes sociales d’albums de littérature jeunesse, elle constate que «les écarts demeurent, et ce sont surtout les familles de nouvelles classes intellectualisées du salariat qui ont été les principales demandeuses et interlocutrices des bibliothécaires». Cet essor et la convocation croissante d’albums de littérature jeunesse dans les classes françaises ont, selon l’auteur, une influence marquante sur la production éditoriale, avec des albums qui matérialisent «les nouvelles définitions sociales de l’enfant en tant qu’être à éduquer précocement par la fréquentation d’objets culturels spécifiques et exigeants» (Bonnéry 2015: 133-134). Alors comment rendre ces objets accessibles à la compréhension de toutes et tous les élèves, quelle que soit l’hétérogénéité des fréquentations privées? Les outils didactiques courants portent essentiellement sur les caractéristiques du récit de fiction, en tant que genre de texte, et sur les stratégies pour le comprendre, en s’attachant majoritairement aux personnages et à leurs actions en tant qu’«informations» (Brunel, Dufays, Emery-Bruneau & Florey 2024: 23-24). Or, «les travaux conduits sur la lecture multimodale (Boutin, Lacelle, Lebrun) tendent à montrer que l’activité cognitive du lecteur se complexifie avec un support multimodal et qu’elle implique donc un apprentissage spécifique» (Perrin-Doucey 2020: 122-123).
La narratologie transmédiale pour la lecture d’albums jeunesse au primaire
Communément destiné à l’enfance, l’album jeunesse est un objet culturel omniprésent à l’école primaire. Il est aussi au centre de recherches en didactique du français (Boiron 2015; Leclaire-Halté 2008; Le Guirinnec 2013)et d’analyses spécialisées de critique littéraire (Van der Linden 2013; 2008). Si son importance dans les prescriptions et les pratiques enseignantes semble désormais acquise (Bonnéry 2015: 135), les enjeux se sont déplacés vers de nouvelles dimensions liées aux apprentissages des élèves. La subtilité des albums jeunesse, leur complexité composite et les compétences spécifiques qu’ils requièrent, appellent à interroger leur traitement dans l’enseignement de la littérature jeunesse. L’apparente simplicité de l’album jeunesse n’en fait pourtant pas un support aisément accessible. Au-delà de la cohabitation du texte et de l’image, Bonnéry identifie dans les supports composites des intentions artistiques et littéraires qui exigent des dispositions prérequises et «déjà construites chez le lecteur supposé formé dans les familles qui sont de connivence avec les critères en vigueur dans les champs artistiques et scolaires» (Bonnéry 2015: 135). Malgré la diffusion accrue dans toutes les classes sociales d’albums de littérature jeunesse, elle constate que «les écarts demeurent, et ce sont surtout les familles de nouvelles classes intellectualisées du salariat qui ont été les principales demandeuses et interlocutrices des bibliothécaires». Cet essor et la convocation croissante d’albums de littérature jeunesse dans les classes françaises ont, selon l’auteur, une influence marquante sur la production éditoriale, avec des albums qui matérialisent «les nouvelles définitions sociales de l’enfant en tant qu’être à éduquer précocement par la fréquentation d’objets culturels spécifiques et exigeants» (Bonnéry 2015: 133-134). Alors comment rendre ces objets accessibles à la compréhension de toutes et tous les élèves, quelle que soit l’hétérogénéité des fréquentations privées? Les outils didactiques courants portent essentiellement sur les caractéristiques du récit de fiction, en tant que genre de texte, et sur les stratégies pour le comprendre, en s’attachant majoritairement aux personnages et à leurs actions en tant qu’«informations» (Brunel, Dufays, Emery-Bruneau & Florey 2024: 23-24). Or, «les travaux conduits sur la lecture multimodale (Boutin, Lacelle, Lebrun) tendent à montrer que l’activité cognitive du lecteur se complexifie avec un support multimodal et qu’elle implique donc un apprentissage spécifique» (Perrin-Doucey 2020: 122-123).
Malgré l’attrait que l’album jeunesse suscite, les programmes en Suisse romande tiennent néanmoins peu compte de sa réelle spécificité multimodale (CIIP, Plan d’Etudes romand 2010). Les outils, les prescriptions et les manuels sont par conséquent habituellement centrés sur la dimension textuelle, au détriment de la dimension iconographique de l’album jeunesse. Relevant d’une lecture ni linéaire ni verbalement soutenue, ils «ont été peu didactisés» (Sánchez Abchi, De Pietro & Conti 2021: 26). L’expérience cognitive et esthétique qu’est la lecture (Daunay 2022; Dufays, Gemenne & Ledur 1996-2005; Louichon 2011; Rouxel 1996; Schaeffer 2015; Tauveron 2002) nécessite pour ces objets une approche qui développe des compétences à la fois narratives et médiatiques. Porter l’attention des élèves sur la manière dont l’histoire est racontée plutôt qu’exclusivement sur ce qu’elle raconte dans ce type de supports multimodaux devient nécessaire (Baroni 2011).
Mais alors que proposer aux enseignant·es pour développer l’enseignement de récits de fiction au primaire? À ce titre, une très récente réalisation didactique en Suisse romande autour de l’album de littérature jeunesse a été mise à disposition des classes de 3e et 4e années (6-8 ans): le parcours « Récit d’aventure» (CIIP 2024). Cette séquence a été conçue dans le cadre d’une approche fondée sur la perspective de la «narratologie transmédiale» (Baroni 2017). À notre connaissance, c’est la première fois au primaire en Suisse romande qu’une telle perspective est adoptée. Issue d’un développement récent de la théorie du récit, la narratologie transmédiale offre un cadre d’analyse susceptible de tenir compte de la manière spécifique dont les contenus narratifs s’incarnent médiatiquement, que ce soit dans un texte ou par d’autres moyens, notamment iconographiques.
Cet article vise à analyser l’entrée inhabituelle et possiblement porteuse d’apprentissages que cette approche représente:
- en définissant l’album de littérature jeunesse et sollicitant plusieurs concepts issus de la narratologie transmédiale (i);
- en analysant leur articulation avec les outils didactiques proposés (ii);
- en rendant compte de l’accueil d’un instrument didactique issu de la narratologie transmédiale par des enseignant·es du primaire (iii).
Cadre théorique
L’album de littérature jeunesse
Que devient le récit lorsqu’il est porté par l’album de littérature jeunesse? Afin de pouvoir répondre à cette première question, il est nécessaire de comprendre ce qu’est un album de littérature jeunesse, en particulier dans sa dimension narrative. Et ce qu’il est avant tout, c’est un livre destiné aux enfants dans lequel l’image a une part prépondérante. En voici plus précisément la définition issue de la didactique de la littérature:
[…]même si la désignation est toujours polysémique, en didactique du littéraire elle fait aujourd’hui assez clairement référence à un genre littéraire iconotextuel pour la jeunesse. (Perrin-Doucey 2020: 121)
Une définition par ailleurs en écho avec les travaux issus de la critique littéraire:
[…] un support d’expression dont l’unité première est la double-page, sur lequel s'inscrivent, en interaction, des images et du texte dont l’enchainement de page en page est articulé. (Van der Linden 2013: 29)
Outre les rapports étroits qu’entretiennent généralement le texte et l’image, l’objet-livre lui-même, notamment par son format, ses matériaux, l’usage du pli, des première et quatrième de couverture, participe aussi à la co-élaboration du sens. La lecture serait altérée ou impossible si l’on se disposait que de l’une des trois instances. L’importance de l’image dans l’album jeunesse, qui peut porter le récit même en l’absence de textes, rend aussi visible l’importance du support matériel, qui détermine le format graphique et qui structure son enchaînement séquentiel. Dans ces albums, c’est donc toujours un récit au moins partiellement graphique qui détermine l’enchainement de page en page de la première à la quatrième de couverture, sans systématiquement adopter un schéma narratif canonique, qui dévoilerait une chronologie des actions elle aussi canonique. L’album jeunesse porte une narration souvent complexe, dont la compréhension ne s’offre pas d’elle-même malgré la succession de double-pages soumises à une grande hétérogénéité de caractéristiques. La première caractéristique tient à l’objet-livre, dont le format définit un horizon d’attente et un type de lecture. Une deuxième partiuclarité découle du rapport texte-image qui joue d’effets de contradiction, de révélation, de contrepoint, d’amplification, etc. Une troisième réside dans le montage des pages entre elles, qui produit des effets sur le temps, l’espace, le mouvement (ellipses, simultanéités,…) et le rythme (accélération, ralentissement, rupture). Enfin, une dernière caractéristique propre aux images narratives joue un rôle déterminant, leur organisation grahique (jeux sur la profondeur des plans, cadrages, orientation et angle de vue, effet d’agrandissement, etc.) rendant visible la variation des points de vue et des focalisations, en jouant notamment sur la gestion des informations, sur les différences entre ce que savent et ce que voient les personnages et ce que savent et ce que voient les lecteurs1.
Autour d’un médium aussi complexe, parler de support multimodal semble s’imposer, plusieurs contributions (Lebrun et Lacelle 2012; Lacelle et Boutin 2020) définissant en effet la multimodalité comme la combinaison des diverses ressources sémiotiques (écriture, parole, image…). Pourtant, la réalisation didactique sur laquelle est centrée cet article propose de s’intéresser à un type d’album très peu répandu dans les classes: l’album sans texte. Dans cette configuration, l’album peut-il encore être considéré comme un médium multimodal? Ce qui est certain, c’est que dans ce cas précis, le récit repose sur un enchainement d’images, qui requiert une collaboration active des lecteur·ices pour en reconstituer les articulations, au même titre que la bande dessinée. Il s’agit en effet d’un support complexe où «le cheminement apparaît moins linéaire et prévisible que dans une forme verbale» (Baroni &Turin 2022) et où des effets de sens découlent directement de l’organisation et de l’agencement des images dans l’espace du livre. Le fonctionnement de ce type d’objet repose ainsi sur une mécanique complexe, dont les jeux de sens, bien que visibles, demeurent souvent implicites:
L'exercice du sans texte requiert une habile maîtrise de la composition de l'image, une capacité à produire un sens si ce n'est univoque, du moins évident. […] [L]e texte ne pouvant jouer son rôle d'ancrages, l'image doit permettre au lecteur de choisir d'emblée la bonne dénotation. Une capacité, ensuite, à la juste articulation. Là encore, le texte ne pouvant tenir son autre grand rôle, celui de relais, la suite d'images doit produire en propre ses articulations temporelles ou spatiales, et s'organiser en séquences cohérentes. (Van der Linden 2008: 9)
Cette considération est d’ailleurs formulée à l’adresse des enseignant·es dans le guide didactique des Moyens d’enseignement romands2 : «Un album sans texte n’est pas un album auquel il manque du texte. C’est une histoire sans mots, racontée uniquement par des illustrations. (CIIP 2023).
À la question initialement posée «Que devient le récit lorsqu’il est porté par l’album de littérature jeunesse?», nous pouvons donc affirmer que, texte ou non, le récit «suppose une approche spécifique pour des compétences à la fois linguistiques et iconiques» (Leclaire-Halté & Maisonneuve 2020). C’est pourquoi cet article propose de recourir à la narratologie transmédiale pour outiller l’analyse en l’orientant sur les spécificités matérielles et sémiotiques de ce type de récit.
La narratologie transmédiale
Plusieurs outils issus de la «narratologie transmédiale» (Baroni 2017) sont susceptibles de soutenir l’enseignement d’une lecture littéraire et multimodale. À quoi renvoie cette approche théorique? Elle se fonde en premier lieu sur un constat culturel:
À côté des textes narratifs monomodaux appartenant à la culture du livre, on a ainsi assisté à l’essor spectaculaire de nouveaux types de récits témoignant de la diversification du paysage médiatique: bande dessinée, cinéma, télévision et jeux vidéo sont venus s’ajouter aux formes littéraires traditionnelles, et les franchises de divertissement, qui accaparent aujourd’hui l’essentiel de l’attention médiatique, se présentent comme des univers complexes enchevêtrant différents supports dans une expérience esthétique qu’Henry Jenkins qualifie de narration transmédiatique […]. (Baroni 2023: 10)
Baroni avance deux arguments justifiant une approche transmédiale de la narrativité pour développer des compétences narratives et médiatiques. Le premier est la nécessité de «mieux comprendre le fonctionnement de phénomènes complexes, dont les paramètres se dévoilent grâce à la diversité des incarnations médiatiques de la narrativité» (Baroni 2023: 13). Le second propose de
révéler les spécificités médiatiques dans la concrétisation des phénomènes narratifs […] un comparatisme intermédial permet de réaliser la manière différenciée par laquelle chaque support médiatique est en mesure de représenter la subjectivité d’un personnage en s’appuyant sur ses propres codes et ses propres ressources sémiotiques. (Baroni 2023: 13)
Au-delà des capacités des jeunes élèves à comprendre le schéma narratif, cette approche vise à les amener à comprendre comment le récit se dévoile et, ainsi, de mieux s’approprier le fonctionneemnt de l’album en tant que support matériel et graphique de l’histoire. Deux types de concepts narratologiques sont retenus (Baroni, Goudmand & Ryan 2023: 20-21):
- Les concepts spécifiques au médium: par exemple, la case, la gouttière et la composition de la planche dans le cas de l’album sans texte.
- Les concepts transmédiaux: concepts applicables à plusieurs médias, mais pas nécessairement à tous, et qui peuvent être influencés par la nature du support, comme l’intrigue, le narrateurs, la focalisation ou le point de vue.
Parmi la deuxième catégorie de concepts, nous nous attacherons en particulier à trois notions qui sont au cœur du scénario didactique qui nous intéresse.
- Le point de vue
Dans ses travaux visant à redéfinir les notions de focalisation et point de vue, Baroni souligne la nécessité de distinguer la gestion d’un savoir et l’orientation d’un point de vue. Le point de vue représente selon lui «la possibilité d’un ancrage de la représentation dans la subjectivité d’un personnage» (Baroni 2021: 8). Il s’agit alors de s’intéresser aux indices renvoyant à l’expérience subjective d’un personnage (perception, pensées, émotions), qui orientent, localement ou globalement, le point de vue dans lequel l’histoire est racontée. Baroni souligne par ailleurs la dépendance de cette dimension envers les caractéristiques matérielles et sémiotiques du support médiatique, la subjectivité n’étant pas codée de la même manière dans un récit verbal, graphique, audio-visuel ou vidéoludique.
- L’ocularisation
Plus spécifiquement, l’ocularisation est une notion introduite par François Jost (1989) pour décrire le mécanisme par lequel une image peut s’ancrer dans la subjectivité d’un personnage. Comme le résume Baroni: «L’ocularisation interne consiste à ancrer la représentation visuelle dans la perception subjective d’un personnage […]» (Baroni 2021:9) alors que l’ocularisation spectatorielle demeure externe à cette subjectivité.
- La focalisation
La focalisation, elle, «repose sur la comparaison entre ce qui est donné à connaître au public et ce que savent les personnages» (2021: 11). Elle permet ainsi au lecteur de s’interroger sur le problème du savoir narratif sélectionné: détient-il plus, autant ou moins d’informations que le personnage? Cette sélection permet de créer les effets de suspense, mystère, perplexité, etc. S’intéresser au personnage sur lequel le récit est focalisé n’invite ainsi pas nécessairement à réfléchir sur sa subjectivité mais à interpréter des effets d’empathie, d’identification, de suspense ou de curiosité:
un changement de focalisation consiste à orienter la représentation sur des personnages différents, de sorte que l’on découvre les événements avec eux, mais pas forcément à travers eux. En partageant le même espace-temps que les personnages, nous pouvons savoir ce qui se déroule dans leur environnement immédiat, mais cette connaissance partagée ne passe pas nécessairement par la construction d’effets de subjectivité […]. (Baroni 2021: 11)
Baroni précise que la triple focalisation genettienne porte essentiellement sur cette gestion de l’information narrative, qui peut être localement restreinte (le public en sait moins que le personnage, ce qui induit généralement de la curiosité), élargie (le public en sait plus que le personnage, ce qui peut être un ingrédient du suspense) ou équivalente (ce qui encourage souvent la création d’un lien empathique avec le personnage). Il suggère cependant de renoncer à la terminologie de Genette (externe, zéro, interne) dans la mesure où elle induit une confusion avec les questions relatives à la subjectivité.
Dispositifs d’enseignement pour les compétences narratives et médiatiques des élèves
Dans quelle mesure les apports issus de la narratologie transmédiale sont-ils susceptibles de développer les compétences de compréhension des élèves? Comment didactiser des notions avec des élèves du primaire? Afin de répondre à ces questions, cet article s’appuie sur une réalisation didactique initiée par l’équipe romande de conception des nouveaux MER (CIIP 2023), accompagnée par des didacticiens et didacticiennes du français (Université de Genève, HEP Vaud, HEP BEJUNE et HEP Valais) et soutenue par l’expertise de Raphaël Baroni en tant que narratologue (Université de Lausanne). Ce dispositif d’enseignement correspond à des outils officiellement prescrits et mis à disposition de l’ensemble des enseignants·es des degrés 3 et 4 du primaire (élèves de 6 à 8 ans) à partir d’aout 2025. Il est nommé «Parcours» et désigné, conformément à l’organisation de la discipline du français dans le Plan d’Études Romand (CIIP 2010), par son genre de texte, le récit d’aventure. Un parcours est un type d’enseignement qui s’apparente à une séquence qui se déploie sur plusieurs semaines. Celui-ci vise, pour les élèves, deux objectifs:
- Comprendre des récits portés par des albums sans texte
- Transférer ce savoir en partageant leur compréhension avec leurs pair·es
Ces deux objectifs sont motivés par une intention nouvelle, puisqu’il s’agit d’inviter l’élève à porter un regard non exclusivement sur le récit, mais aussi sur la manière dont il est subtilement dévoilé, autrement dit à parler de sa compréhension en se basant sur la nature graphique du support, sans partir d’une mise en mots d’un texte que l'auteur n'a justement pas souhaité écrire.
Corpus d’albums de littérature jeunesse
Un album d’édition pour la jeunesse est au cœur du dispositif conçu par les nouveaux MER à destination des enseignant·es du primaire. Il a été sélectionné en fonction de la consistance de l’intrigue ainsi que du traitement de l’implicite qu’il requière. La nuit de la fête foraine (Sterer & Di Giogio 2020) met en scène l’univers des animaux de la forêt, dont l’orée s’ouvre sur une fête foraine. Le récit s’étend sur le temps d’une nuit jusqu’à l’aube et implique trois types de personnages: les animaux de la forêt. intrigués par la fête foraine, les êtres humains, qui la quittent lors de sa fermeture, et le gardien, qui en détient les clés. L’intrigue se noue autour des animaux, qui vont s’affranchir de l’interdit en pénétrant les grillages pour profiter à leur tour d’un univers dont ils sont a priori exclus, alors qu’il fait concurrence à celui de la nature. Cet album organise une progression d’activités qui vise l’appropriation par les élèves de critères d’analyse et de compréhension d’un récit pris en charge par des images.
La démarche innovante de cette séquence suppose une analyse rigoureuse de l’album sélectionné et un soutien didactique précis. Deux types de ressources sont confiées aux enseignant·es non rompues à une approche transmédiale du récit.
- L’analyse de l’album selon une approche narratologique;
- Des outils de médiation matérielle pour l’élève: des reproductions d’images et des pictogrammes représentant les critères d’analyse de l’album.
De la narratologie à la tâche de l’élève
En s’attachant à l’album La nuit de la fête foraine (Sterer & Di Giogio 2020), cette partie centrale de l’article analyse les activités effectives qui ont été conçues pour faire accéder l’élève à l’implicite d’un récit hautement subtil et complexe. Elles s’appuient sur un traitement du récit sur deux niveaux. D’une part, il s’agit d’aborder l’ensemble du récit en traitant le nœud de l’intrigue et la chute, d’autre part, il est proposé de s’arrêter sur des moments précis du développement narratif en fonction des effets de suspense et de curiosité. Chaque activité s’inscrit dans un dispositif d’enseignement que la suite de cet article analyse en fonction des concepts narratologiques en jeu.
A. Comprendre la mise en intrigue
Quelle que soit la réalisation médiatique d’un récit, sa mise en intrigue est un élément essentiel à faire percevoir aux jeunes élèves. Selon la définition de Baroni:
Une intrigue se noue en créant une tension, c’est-à-dire en induisant un questionnement chez le lecteur concernant la suite du récit, et elle se dénoue éventuellement quand les questions trouvent des réponses narratives; quant au questionnement, il peut autant porter sur le développement ultérieur de l’action (on obtient alors un effet de suspense) ou sur des énigmes qui poussent à explorer le passé d’un événement (on obtient alors un effet de curiosité). (Baroni 2020: 265).
La saisie de la ligne principale de l’intrigue constitue l’objectif de la première activité prévue par le parcours «Récit d’aventure». Il s’agit d’une première rencontre active des élèves avec le récit, qui s’affranchit de la première de couverture et s’opère par une entrée dite «par effraction» (Ronveaux & Nicastro 2020; Ryngaert 1993) qui consiste à entrer dans le texte par un ou plusieurs fragments prélevés dans l’album. Cette modalité permet de créer un effet de curiosité portant sur l’ensemble du texte et met les élèves au cœur d’une situation-problème, qu’il s’agit de résoudre en explorant les possibles narratifs. Elle génère ainsi le besoin chez l’élève de comprendre, donc de lire l’intégralité du récit.
Les deux doubles-pages de La nuit de la fête foraine3 (Sterer & Di Giogio 2020) qui ont été sélectionnées pour entrer par effraction dans l’album permettent déjà de saisir l’opportunité de distinguer les notions de point de vue et de focalisation dans l’intérêt de la compréhension explicite de l’intrigue par les élèves.

Fig. 1: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
La première double-page place en effet le lecteur derrière les animaux, ce qui permet d’adopter leur point de vue. Dans l’obscurité, à la frontière entre la forêt et la fête foraine, l’élève lecteur est invité à se demander où il se trouve, qui sont les personnages qui le devancent et de s’interroger sur ce qu’ils regardent. En expérimentant ainsi la subjectivité des animaux, il observe dans la seconde double-page la même scène qu’eux: des parents et leur progéniture se dirigeant vers la sortie, ballon de baudruche encore à la main, alors qu’au centre de l’image, un homme détient un précieux trousseau de clés et se dirige à l’opposé du public. Sa casquette nous le confirme, il s’agit du gardien du temple des réjouissances. En sifflotant, il manipule une machinerie qui plonge la fête foraine dans l’obscurité. Le monde des humains ne possède plus qu’une lumière, celle des phares de sa camionnette, et encore celle-ci s’éloigne…

Fig. 2: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
S’en tenir ici à la prise en compte de la notion de point de vue empêcherait de s’interroger sur les motivations des personnages et laisserait implicites les liens qui les unissent ou les opposent, aux yeux des élèves. C’est pourquoi, grâce au concept de focalisation, l’enseignant·e est guidé·e pour amener ses élèves à comparer, à cet instant du récit, le savoir narratif. Comment comparer ce qu’ils ou elles savent en comparaison des savoirs détenus par les personnages? Le point de vue adopté dans cette première double-page est accompagné par une focalisation sur le public, puis sur le gardien du zoo. Le lecteur détenteur d’autant d’informations que les animaux (la fête foraine s’offre bientôt à eux) et plus que le gardien (son départ est surveillé et attendu), est tenu par le suspense. L’univers sauvage de la forêt et celui social de la fête foraine vont-ils se rencontrer? L’un aura-t-il prise sur l’autre? Craint-on pour le gardien ou pour les animaux? Malgré les effets d’une «vision avec» (ocularisation spectatorielle, mais qui adopte le même angle que le point de vue des animaux), on découvre les événements avec les animaux et non à travers eux. Ce mécanisme laisse le lecteur dans l’ignorance du ressenti et des intentions des animaux. Il se met à s’interroger sur ce qui va advenir par la suite.

Fig. 3: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
C’est à cet instant que les auteurs se jouent de nous et nous déplacent dans l’image suivante, non pas derrière les animaux, mais face à eux, face à leurs yeux luisants qui nous fixent en silence dans la nuit de la forêt. À la double-page suivante, ils pénètrent le grillage, qu’ils soulèvent en silence, tels des cambrioleurs bien entrainés. Ce sont deux ratons-laveurs qui rallument avec force et malice les lumières de la fête, faisant disparaitre la nuit des doubles-pages. Il faut l’admettre: ce monde est désormais à eux et seulement à eux.
L’album La nuit de la fête foraine (Sterer & Di Giogio 2020) offre à «lire» un récit dont la fin déjoue les anticipations du lecteur. La dernière double-page met en scène un renard qui rend à la nature le poisson rouge gagné lors d’un jeu forain. Cet épilogue appelle à une seconde lecture de l’ensemble de l’album. Des indices visuels parsèment en effet le récit et témoignent de la motivation du renard. Une activité est proposée aux élèves pour comprendre la causalité qui unit les actions du renard, militant pour la cause animale. En tant qu’élément narratif, l’interprétation de la chute resterait implicite à la lecture des élèves, voire impossible sans les tâches auxquelles ils sont invités au fil de la séquence après l’entrée par effraction. Ces tâches s’appuient sur des concepts narratologiques transmédiaux, c’est-à-dire applicables à l’interaction entre les images et le récit, telles la focalisation et l’ocularisation. La suite de l’article en analyse les effets sur la compréhension fine rendue possible pour les élèves.
B. Mesurer et comparer les informations détenues par les personnages et le lecteur
Mesurer le degré du savoir détenus par les personnages, d’une part, et mesurer les éventuels décalages épistémiques entre les personnages et le lecteur, d’autre part, est une compétence qui vise à rendre l’élève capable de séparer les questions relatives au savoir et celles liées au point de vue: est-ce que le lecteur ou la lectrice en sait plus, moins ou autant que les personnages? Que savent les personnages les uns par rapport aux autres? Enseigner la compréhension du récit sans se limiter au schéma narratif, qui ne permet pas d’aborder ces aspects essentiels du récit, nécessite de s’appuyer sur des concepts clairs. Une carte-pictogramme, dérivée de la théorie de la focalisation et du point de vue, est ainsi utilisée lors de tâches qui permettent aux élèves de comprendre explicitement les moments clés de l’intrigue lorsqu’ils augmentent les effets de suspense ou de curiosité.

Fig. 4: Carte Questions (CIIP 2023)
Le guide didactique des MER détaille les interactions possibles grâce à la médiation de l’enseignant·e:
D’où je vois la scène? Qu’est-ce que je sais de plus que les personnages? Qu’est-ce que ce personnage sait de plus que les autres?
Que savez-vous que les animaux ne savent pas? - Le gardien arrive.
Vous voyez les animaux qui nettoient le parc. Vous les voyez de loin. Vous vous trouvez dans la fête foraine, peut-être à l’entrée. Que savez-vous de plus que le gardien? – Il y a des animaux qui se sont introduits dans le parc. Vous comprenez qu’ils vont peut-être se faire attraper. Cela vous permet de ressentir le danger.
Vous voyez le gardien au volant de sa camionnette. Vous êtes avec lui. Que savez-vous de plus que le gardien? Les animaux sont toujours dans le parc et ils ne savent pas qu’il va arriver. Le suspense augmente.
Vous voyez la camionnette arriver près des grilles de la fête foraine. Vous êtes à l’intérieur du parc. Que savez-vous de plus? – Le gardien va entrer dans le parc. Vous craignez que le gardien découvre les animaux. Vous craignez que les animaux se fassent prendre. Le suspense augmente. (CIIP 2023)
Si l’on s’intéresse par exemple de nouveau à l’épilogue de La nuit de la fête foraine (Sterer & Di Giogio 2020), l’élève est appelé à se focaliser sur le personnage du renard et à évaluer les effets de suspense (que va-t-il faire du poisson rouge?) et de curiosité (quelle est son intention?) en comparant le savoir détenu par le renard au savoir auquel peut accéder le lecteur. Cet outil rend ainsi possible la prise de conscience par les élèves du phénomène d’extension du savoir, de la restriction (inductrice de curiosité) au partage, lorsque le renard rend poisson rouge à la nature, et répare la violence faite aux animaux. La portée symbolique du récit ne serait pas aussi claire si l’on s’en tenait ici au point de vue interne en formulant d’emblée des hypothèses sur les intentions du renard (libérer le poison rouge), privant le jeune lecteur de sa motivation implicite (une première hypothèse peut envisager une motivation liée à l’identité prédatrice du renard avant d’être reconfigurée comme un acte généreux contrecarrant les méfaits de l’être humain sur le monde animal).
La carte-pictogramme représentant la gestion de l’information comme critère de compréhension (qui sait quoi? qui voit quoi?) est au cœur d’autres activités visant la didactisation des notions de point de vue et de la focalisation. Selon les moments du récit travaillés avec les élèves, se mettre à la place d’un personnage peut reposer sur deux procédés visuels différents: l’ocularisation spectatorielle et l’ocularisation interne.
Voir avec les personnages est l’invitation que suggèrent une fois encore l’auteur et l’illustrateur au début du récit en plaçant le lecteur à l’orée du bois, avec et derrière les animaux, dessinés de dos:

Fig. 5: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
Qui voit quoi? Qui sait quoi? Commençons par les chanceux et chanceuses autour des manèges, happés par les attractions, leurs couleurs et leurs lumières. Ils·elles ne perçoivent que cet environnement immédiat, lié à leurs activités festives, car ils·elles n’ont aucune idée de la présence animale. Nous, lecteurs et lectrices, nous en avons en revanche une idée très précise car, placés où nous sommes, nous en savons autant que les animaux. Nous savons que des humains sont épiés et nous savons qu’ils ne le savent pas.
Second procédé graphique permettant au jeune lecteur d’adopter les points de vue interne des personnages, l’ocularisation interne diffère de la vision avec dans la mesure où il place le lecteur dans les yeux d’un personnage. C’est ainsi qu’une activité appelle les élèves à s’interroger sur une case bien particulière d’une double-page ralentissant le récit du retour du gardien sur le site de la fête foraine à l’aube. Cette case donne à voir la main du gardien qu’il observe lui-même par un effet de zoom. Et ce n’est pas un détail car c’est l’image qui oriente le lecteur sur l’élément qui révèle la perplexité du gardien: une poignée de noisettes déposée sur le guichet d’un manège et devenue monnaie locale au cours de la nuit festive et illicite.

Fig. 6: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
Le ralentissement du récit ainsi que l’effet de zoom deviennent ainsi observables grâce à la distinction entre la notion de focalisation et celle d’ocularisation (comme modalité visuelle du point de vue). Ces deux notions, prises en charge par le pictogramme «qui sait quoi? Qui voit quoi?», permettent de rendre explicites auprès des élèves les effets de suspense, fondamentaux pour comprendre les enjeux des personnages dans l’évolution de l’intrigue. Ce point constitue une première transposition de la narratologie transmédiale pour en faire un instrument pédagogique au service de la compréhension pour le niveau primaire.
C. Prendre en compte la matérialité de l’album
Si la bande dessinée dispose d’une architecture graphique précisément définie (case, bulle de dialogue,…), ces éléments ne sont pas toujours présents dans l’album jeunesse. On le constate dans notre album, qui comporte plusieurs pages ne comprenant qu’une seule image et qui est dépourvu de dialogue. On trouve cependant plusieurs planches organisée sous la forme d’un multicadre offrant la possibilité de travailler sur la matérialité de l’album, en s’appuyant notamment sur les travaux issus de la grammaire de l’image (Lemieux 2025). Il s’agit ainsi d’enseigner aux élèves un lexique spécifique tels que la planche, la page, la double-page, le pli, la gouttière, la case.

Fig. 7: Carte Questions (CIIP 2023)
La partie la plus conséquente en nombre de pages de l’album est celle dédiée aux animaux profitant des manèges. Plusieurs activités mettent les élèves en quête de compréhension du phénomène de ralentissement du récit. Le nombre élevé de doubles-pages attribuée à la description des scènes enjouées dans les manèges dont se sont emparés les animaux marque un décalage entre le temps de l’histoire et le temps de la narration. Le ralentissement généré appelle ainsi les élèves à s’interroger sur l’atmosphère provoquée par des concepts propres au médium: l’enchainement des pages, leur organisation, les angles de vue, les couleurs et jeux de lumière. Les compositions des doubles-pages alternent entre des images en succession de cases et en pleines pages. Les pleines pages miment alors l’ampleur de la joie, de la malice des animaux à rire, s’amuser, se divertir, eux aussi, en se jouant du conflit humains/animaux, jour/nuit, nature/société. La lecture contemplative de cet enchainement de pages est explicitée auprès des élèves désormais conscients de leur propre réception du récit dont ils deviennent complices. C’est ainsi que, pendant huit magnifiques doubles-pages, nous devenons les témoins intrusifs d’un monde qui ne nous appartient plus. Des renards glissent, ivres de joie, sur les pentes d’un grand huit, des chamois volent à toute vitesse sur les balançoires vertigineuses d’un manège que l’on nous montre en contre-plongée, des daims montent à cheval – de bois, un koala achète une glace à un de ses compères en échange de noisettes devenues monnaie locale.
Toutefois la fête a une fin et pour la narrer, l’auteur et l’illustrateur ont recours à un autre procédé propre à la matérialité visuelle de l’album: la «focalisation alternée». Le montage alterné est un procédé cinématographique consistant à juxtaposer des plans qui diffèrent par le lieu, en suggérant la continuité temporelle de la séquence (Gaudreault & Gauthier 2011: 24 - 47). Ce type de «montage» peut être imité par les récits graphiques en jouant sur la segmentation en cases et la délinéarisation des informations narratives. Cette rupture au sein de l’intrigue est rendue explicite aux élèves grâce au pictogramme «Comment c’est illustré?», prenant en compte l’articulation entre l’avancée de l’intrigue et l’enchainement des images. Une séquence marque l’augmentation du suspense en montrant alternativement les actions simultanées des animaux qui commettent un acte illicite et du gardien susceptible de sanctionner cet acte, qui se prépare à revenir sur le lieu du méfait. En s’intéressant à la matérialité propre aux techniques de l’image, les élèves apprennent ainsi à verbaliser les effets de suspense: les animaux vont-ils être découverts par le gardien?

Fig. 8: La Nuit de la Fête foraine, Sterer G. & Di Giogio M. ©Les Fourmis rouges, 2020
Le récit graphique signifie également l’importance d’une temporalité marquée par une imminence. L’aube s’apprête à se lever. Ce sont deux chouettes qui nous la montrent et le réveil sur la table de chevet. Il est six heures, au matin d’été d’un 9 juin, nous pouvons le lire sur le calendrier de la chambre du gardien. Cette fois-ci, les animaux n’en savent rien. Nous, oui, nous en savons plus qu’eux alors que nous en savions plus que le public de la fête foraine au début. Les choses s’inversent, la tension remonte.
De manière à offrir l’occasion d’une recontextualisation des savoirs et savoir-faire, l’ultime activité prévue par la séquence d’enseignement permet aux élèves de se faire eux-mêmes médiateurs et médiatrices de trois autres albums sans texte qu’ils feront découvrir à d’autres élèves. Les cartes-pictogrammes, représentant les critères d’analyse précédemment décrits, soutiennent leur lecture de l’album, rendue possible par le développement de compétences narratives et médiatiques. Ces compétences sont alors renforcées en rendant les élèves acteurs et actrices de la médiation de l’album auprès de leurs pairs.
À la question des apports de la narratologie transmédiale pour développer les compétences, nous pouvons provisoirement conclure que la valorisation auprès des élèves du fonctionnement du récit graphique au-delà des éléments thématiques qui renvoient à l’histoire est susceptible de favoriser l’accès de l’élève à la dimension symbolique de l’album. Comme nous le verrons plus en détail dans la section suivante, des extraits de verbatims issus d’entretiens menés avec des enseignantes ayant testé la séquence semblent renforcer cette hypothèse:
Je me souviens d’une réelle motivation de mes élèves. Ils avaient l’impression de découvrir chaque fois de nouveaux éléments sur l’album. Le scénario permet ces nouvelles découvertes et alimente la soif des élèves. (Extrait 1,Verbatim février 2025)
J’ai vraiment été surprise de voir à quel point mes élèves avaient été sensibilisés aux «cartes pour comprendre». Elles ont montré toute leur importance. Suite à la réalisation de ce parcours, il m’est arrivé d’entendre mes élèves parler entre eux notamment de la mise en page des illustrations et de la volonté d’un auteur en parcourant un album de la bibliothèque. Ils se souvenaient des observations faites dans le cadre du parcours Récit d’aventure. (Extrait 2, Verbatim février 2025)
Les échanges ont été très riches. Les élèves ont compris pourquoi un élément est représenté d’une telle manière ou est repris à un autre moment de l’histoire. Je les trouve beaucoup plus observateurs quand ils lisent ou regardent un album. Ils essaient de chercher des indices ettournent les pages moins rapidement qu’auparavant. (Extrait 3,Verbatim février 2025)
Il est temps de préciser ici qu’aucune recherche sur les effets d’une telle approche quant aux apprentissages des élèves n’existe pour le moment. En revanche, les effets bénéfiques de la séquence sont étayés par une première exploration du terrain, du côté d’enseignantes ayant expérimenté les dispositifs d’enseignement analysés dans cet article. La suite de ce travail vise à éclairer l’outil d’enseignement par le regard de ces enseignantes.
L’enseignant·e et l’instrument didactique issu de la narratologie transmédiale
Afin d’interroger la pertinence d’une récente approche narratologique et transmédiale au primaire, un questionnaire 4 a été adressé à douze enseignantes qui ont expérimenté la séquence des MER autour des albums sans texte. Leurs observations ont été récoltées en fonction de trois grands critères d’appréciation: quelle clarté des concepts? quelle pertinence de la démarche et des outils? quels effets sur les apprentissages des élèves? Dans le cadre de la formation aux nouveaux MER, cette expérimentation du parcours a été menée dans douze classes romandes. Le recueil des six témoignages reçus a un caractère modestement exploratoire. Il permet de s’intéresser aux pratiques déclarées et aux commentaires des enseignantes. Leurs propos sur la compréhension des élèves se fondent sur leurs observations spontanées lors des tâches menées en classe. Il s’agit ainsi de s’intéresser à leurs représentations, sans qu’il soit possible à ce stade d’évaluer directement les effets de la séquence sur les compétences en compréhension des élèves. Les propos des enseignantes ont cependant été catégorisés en fonction d’une grille d’analyse décrite en annexe5. Ils ont été considérés communicables à condition d’être cités par les six enseignantes. Lorsque des réponses se sont avérées isolées, cela est explicité.
Les critères retenus pour analyser les réponses aux questionnaires transmis aux enseignantes sont issus des travaux de Juliette Renaud (2020) sur l’évaluation d’un outil didactique. Sa propre recherche s’organise autour de 15 indicateurs dont 9 sont sélectionnés ici. Ces indicateurs découlent de trois critères d’analyse d’un outil didactique: l’utilisabilité, l’utilité, l’acceptabilité 6.
L’utilisabilité de l’outil didactique issu de la narratologie transmédiale
Invitées à se prononcer sur la facilité à comprendre l’outil mis à disposition ainsi qu’à son confort d’utilisation, les enseignantes ont essentiellement mentionné les indications du guide didactique et les analyses des albums jeunesse. En premier lieu, ce sont la clarté et la précision des indications didactiques qui sont relevées. D’après les enseignantes, le guide didactique facilite la mise en œuvre des activités en aidant à la compréhension des approches théoriques caractérisées comme innovantes.
Elles sont claires, précises, aidantes et nécessaires, car les enseignantes évoluent dans un domaine moins habituel. En un minimum de mots, nous comprenons l’enjeu, la stratégie de travail, les choses à faire ou à ne pas faire. C’est une «autre» manière d’amener l’histoire. (Extrait 1,Verbatim février 2025)
Les appréciations suivantes regrettent que le temps de première appropriation de la démarche soit particulièrement conséquent.
Elles sont très pertinentes et permettent de donner des indications afin d’avoir une ligne commune dans les établissements. Je me pose quand même la question de la densité du propos. Faudrait-il le simplifier, le synthétiser pour que tous les enseignants prennent le temps de le lire? (Extrait 2, Verbatim février 2025)
Les analyses des albums jeunesse mises à disposition des enseignant·es sont qualifiées comme simples à comprendre, riches et indispensables tout en étant denses et complexes. L’analyse sous l’angle de la narratologie tranmédiale a été qualifiée de soutien pour étayer le propos de l’enseignant·e lors des échanges avec les élèves et réagir à leurs observations.
J’ai adoré lire ces analyses qui m’ont permis d’affiner la lecture des albums. Elles sont très pointues et permettent de rebondir aussi sur les questions, les obervations et les remarques des élèves. Cela me permet aussi d’affiner mes recherches pour acheter d’autres types d’albums. (Extrait 3, Verbatim février 2025)
Elles sont intéressantes et nous permettent de voir un peu plus loin et d’étayer nos propos quant aux albums sans texte. Nous pouvons en avoir une meilleure compréhension. (Extrait 4, Verbatim février 2025)
Ces analyses sont pointues et pertinentes. Elles donnent une multitude d’informations et proposent différents angles pour entrer dans ce type d’albums. (Extrait 5, Verbatim février 2025)
L’utilité de l’outil didactique issu de la narratologie transmédiale
A. Pertinence de la nature des tâches et des choix de supports
Parmi les 14 activités de la séquence d’enseignement, trois activités relevant de la narratologie transmédiale sont systématiquement identifiées comme pertinentes par les enseignantes lorsqu’elles répondent à la question «Quelles activités vous paraissent particulièrement pertinentes du point de vue de la compréhension de l’album La Nuit de la fête foraine?». Voici les arguments précisés par les enseignantes:
- L’activité «Entrer par effraction»a permis aux élèves de comprendre l’histoire dans son ensemble, de formuler des hypothèses et d’affiner leur compréhension au fil du récit;
- L’activité «Mesurer le degré de connaissances»a permis aux élèves de se situer explicitement en tant que lecteurs;
- L’activité «Comprendre l’entrée par effraction»a rendu les élèves capables d’identifier le nœud de l’intrigue - «l’histoire dans l’histoire», de reformuler leur compréhension en se focalisant sur un personnage.
B. L’appréciation des compétences visées
Les compétences jugées significatives par les enseignantes du point de vue de la compréhension sont les suivantes: observer les détails des images, questionner l’intrigue, identifier la chronologie des actions malgré les procédés de montage alterné ou de décalages entre temps de l’histoire et temps de la narration.
C. Plus-value de l’outil par comparaison avec d’autres et aux pratiques habituelles
Les cartes-pictogrammes qui symbolisent les critères d’analyse narratologique des récits permettent l’autonomie, l’appropriation, la mémorisation des informations et le transfert de stratégies habituellement implicites. Elles sont aussi jugées essentielles car elles aident les élèves à organiser leur propos, enrichir leurs énoncés rendus fluides et précis sans se cantonner à une simple description des images. Une enseignante doute cependant de leur utilité.
Je n’ai pas trouvé les cartes stratégies de compréhension très utiles au bon déroulement et je ne les ai pas systématiquement utilisées. (Extrait 6, Verbatim février 2025)
De façon plus générale, les outils didactiques issus d’une approche narratologique et transmédiale sont évalués comme nouveaux et très utiles pour faire progresser les élèves en difficultés.
D. Constat d’intérêt, d’attention et de motivation des élèves
Les observations des enseignantes quant à l’accueil de cette démarche innovante par leurs élèves sont majoritairement positives. La motivation des élèves est illustrée par leur capacité à transférer les procédés narratologiques de compréhension en situation autonome, par la verbalisation de leur sentiment de compétences quel que soit leur rapport à la lecture et par leurs demandes accrues de lire des albums jeunesse.
L’acceptabilité de l’outil didactique issu de la narratologie transmédiale
La dimension narratologique de la démarche proposée aux enseignantes est reçue comme compatible avec leurs valeurs, car elle tient compte des élèves en difficultés et favorise une lecture attentive, lente et distanciée. Les apports théoriques issus de la narratologie transmédiale sont par ailleurs accueillis comme vecteurs de développement professionnel. Une enseignante exprime une évolution professionnelle particulièrement importante depuis l’expérimentation de la séquence d’enseignement dans sa classe: «Cette démarche a changé ma façon de lires des albums à mes élèves. À diffuser dans les bibliothèques !»
Conclusion
L’attention portée au regard des enseignantes permet de conclure que les récents outils mis à disposition sont reconnus comme partiellement utilisables, significativement utiles et acceptables. Ils restent toutefois encore à disciplinariser grâce à la formation continue offerte aux enseignant·es de Suisse romande, puisqu’une seule séquence parmi les 32 des nouveaux MER Français pour le primaire (CIIP 2023-2026) s’inscrit dans cette démarche. Comme souvent dans le cadre de recherches en didactique, il est tentant de renforcer les formations initiales et continues des enseignant·es. La spécificité de l’album jeunesse en est un des arguments couramment invoqués:
Son utilisation comme support à une didactique du littéraire nécessite autant que les autres œuvres littéraires, une solide formation disciplinaire et didactique des enseignants. (Perrin-Doucey 2020: 122).
En présentant et évaluant une élaboration didactique récente visant à renforcer les compétences nécessaires pour aborder la spécificité médiatique de ce support, le présent article amorce un projet de recherche7 qui devrait à l’avenir inclure une analyse des pratiques enseignantes autour du traitement de l’album jeunesse au primaire. Cette recherche s’empare des outils issus de la narratologie transmédiale nouvellement didactisés et présentés dans cet article. Elle vise à étudier les possibilités de transfert des compétences professionnelles développées par la séquence autour des albums sans texte dans des situations d’enseignement de la littérature jeunesse indépendantes des MER. Militer pour une didactique de la narratologie transmédiale dès le primaire: un défi partagé?
Bibliographie
Anissa, Belhadjin & Marie-France Bishop (2025), «Accompagner l'enseignement à la compréhension des implicites: de la recherche à la formation», IFé, conférence en ligne, consultée le 26 mai 2025, URL: https://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/thematiques/LECTURE-ECRITURE/la-boite-a-lecture/de-la-recherche-lire-a-la-conception-dun-outil-pour-la-lecture-professionnelle/conference/de-la-recherche-lire-a-la-conception-d2019un-outil-de-lecture-professionnelle
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Pour citer l'article
Claire Detcheverry, "La narratologie transmédiale pour la lecture d’albums jeunesse au primaire", Transpositio, Enseigner la narratologie aujourd'hui, 2026http://www.transpositio.org/articles/view/la-narratologie-transmediale-pour-la-lecture-d-albums-jeunesse-au-primaire
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