Les trois textes qui suivent sont extraits d’un projet de manuel transitionnel de littérature, que mène actuellement une dizaine d’enseignant.es au sein de l’université de Paris 3 dans le prolongement des travaux du mouvement Transitions. Le premier texte est une proposition de préambule dont la dimension programmatique, voire manifestaire, plutôt que strictement scientifique, apparaîtra nettement. Il éclaire les visées que réalisent les deux textes suivants, nommés «scénarios de partage». Ceux-ci, écrits par Eva Avian et Michèle Rosellini, présentent autour de deux textes (La Fontaine et Proust, respectivement) des lignes interprétatives possibles ainsi que des activités liées susceptibles d’être mises en pratique avec les élèves.
Préambule
La littérature: ce que nous voulons qu’elle soit
Ce manuel propose 96 lectures de 32 textes littéraires. Chacune de ces lectures est enrichie de propositions d’activités, composant ainsi 32 scénarios de partage destinés à un usage en classe, au collège ou au lycée. Textes et activités suivent les programmes officiels. A cela s’ajoutent 15 encarts théoriques éclairant les décisions interprétatives et didactiques qui ont été prises. L’ensemble est une tentative pour aménager les pratiques de l’enseignement littéraire, à partir de principes clairs et cohérents, susceptibles de répondre aux exigences de la théorie et aux urgences du temps présent; il vise à relancer une discussion enthousiaste et créative autour de la transmission de la littérature.
Ce manuel a été écrit à destination des enseignant·es de français du collège et du lycée. Ce n’est donc pas tout à fait un manuel scolaire, dont les élèves pourraient se saisir. La classe reste en visée des propositions qui suivent, et en un sens, dans sa réalité concrète – pédagogique, relationnelle, institutionnelle –, on pourrait dire qu’elle en est à la fois l’origine et l’horizon. Mais tout essentiell·es qu’ils ou elles soient, ce n’est pas aux élèves que nous nous adressons, c’est à leurs professeur·es de français, autrement dit à toutes celles et ceux à qui notre société a confié, sans exclusivité mais de manière prééminente, la charge de la transmission d’un objet à la fois évident et incertain, futile et vital, la littérature. Avec ce manuel, notre souhait est d’ouvrir une discussion avec les enseignantes et enseignants de Lettres, du collège ou du lycée, à expérimenter avec elles et avec eux, autour de la littérature.
Ce manuel a été écrit par des enseignant·es. Pour la plupart, nous exerçons notre métier à l’université, d’autres le font au collège ou au lycée. Ce qui les a réuni·es, c’est un travail mené pendant plus de 15 ans au sein d’un mouvement de recherche, intitulé Transitions. Ce mouvement s’est consacré aux usages de la littérature, et a été fondé par Hélène Merlin-Kajman dont les ouvrages inspirent largement les pages qui suivent. Les thèmes abordés durant toutes ces années ont été extrêmement variés (le trauma, l’éthique, la beauté, la représentation des violences sexuelles etc.) et ils se sont traduits par des colloques, des articles et de nouvelles formes d’écriture critique dont deux sites Internet et un livre collectif témoignent aujourd’hui1. S’il fallait cependant, avant d’y revenir plus longuement, résumer en quelques mots l’option théorique qui a animé les travaux du collectif à l’origine de ce manuel, ce serait que la littérature est ce que nous voulons qu’elle soit.
A l’origine de cette proposition, il y a d’abord le sentiment d’une perplexité collective, dans le monde comme au sein des institutions scolaires et universitaires, quant au statut et à la nature de l’objet littérature. Les grands modèles qui organisaient encore au XXe siècle son appréhension – l’histoire littéraire, la philologie, le structuralisme, la sociologie bourdieusienne – ont perdu la capacité d’unification des pratiques et des projets qu’ils avaient pu avoir. De là, une conséquence importante pour l’enseignement dans le secondaire: une coexistence contradictoire de différentes manières d’envisager la littérature dans nos pratiques et au niveau institutionnel menant à une difficulté pour la nommer et pour y attacher des valeurs et des visées.
Car, qu’est-ce qu’enseigner un texte littéraire dans nos pratiques quotidiennes? C’est tout à la fois affirmer la stabilité d’un sens et sa profonde ambiguïté, envisager la promesse émancipatrice d’un langage et déconstruire le dispositif manipulateur de sa rhétorique, prendre prétexte des images qu’il contient pour rêver et créer et, néanmoins, sanctionner les contresens, communiquer une émotion de lecture et la rechercher dans le repérage de «procédés» stylistiques ou grammaticaux, transmettre stratégiquement un capital culturel et faire l’éloge de sa transgression, s’attacher longuement à la contextualisation sociohistorique d’une œuvre tout en espérant convaincre de sa pertinence pour répondre aux urgences collectives ou individuelles d’aujourd’hui.
Une telle tension au sein des approches ne fait pas nécessairement obstacle à la construction d’un enseignement, mais parce qu’elle paraît impliquer une forme de relativisme éthique et théorique, elle court le risque de rendre impossible une réflexion collective autour de la littérature, de ses enjeux, et de ses finalités. Or – et telle est du moins notre conviction – c’est tout l’inverse qui est nécessaire: la disponibilité théorique, qu’elle soit principielle ou circonstancielle, de la littérature nous oblige à affirmer ce qu’elle est, c’est-à-dire ce que nous voulons qu’elle soit, ne serait-ce que pour ne pas abandonner à des arguments d’autorité sans origine le soin de déterminer nos pratiques et d’en limiter la créativité; ne serait-ce que pour donner figure à ce qui nous réunit et que nous transmettons aux élèves.
Au sujet de la littérature, nous affirmons donc quatre choses: 1) Ce que l’on reconnaît comme littérature est fondamentalement équivoque. 2) L’objet littéraire est un espace d’investissements imaginaires (ou fantasmatiques) variés et variables. 3) Le départage entre deux interprétations d’une œuvre ou d’un texte est au bout du compte éthique. 4) La scène de partage du texte littéraire doit être fondée sur des valeurs démocratiques qui préservent et protègent les subjectivités individuelles. Ces quatre affirmations ne sont pas (ne peuvent pas être) des décisions arbitraires qui relèveraient des goûts particuliers (et dans ce cas, un peu étranges) qu’aurait le collectif à l’origine de ce manuel ou d’un parti-pris dogmatique préalable. Elles se fondent sur une argumentation née d’une réflexion théorique et d’une pratique de l’enseignement de la littérature, argumentation dont nous allons présenter, pour chacune d’entre elles, les grandes lignes.
Ce qu’on l’on reconnaît comme littérature est fondamentalement équivoque
Rien n’empêche un historien de se saisir de ce qu’un éditeur aura catégorisé comme un roman, et de livrer son langage à la question de sa valeur référentielle. Rien n’empêche une philosophe de chercher dans la même œuvre et du même langage une forme stabilisée du concept qui l’intéresse, ou une sociologue des données sur les pratiques des agents d’un champ déterminé. Pourtant, si la culture occidentale reconnait aujourd’hui quelque chose comme la littérature (ou, dans les siècles anciens, les Belles Lettres, les humanités, etc.), c’est en considérant un autre usage de ces textes qui postule a priori le caractère variable de leurs significations. Cette variabilité est d’abord celle de la réception: d’un lecteur ou d’une lectrice à l’autre, d’une époque à l’autre, la compréhension d’une œuvre ou d’un texte change; mais elle est également consubstantielle à toute langue qui, précisément parce qu’elle n’est jamais seule, qu’elle est toujours parmi d’autres langues, ne fournit jamais un sens qui soit univoque et universel et qui ne soit donc en attente d’être traduit et interprété. Cette équivocité – qu’on peut également nommer «jeu» ou «ouverture» – du texte littéraire est première, définitoire. A la limite, toute approche qui la nie ou l’assourdit nie ou assourdit ce qui, dans le texte littéraire, le constitue comme texte littéraire.
L’équivocité du texte littéraire n’est pas nécessairement une faiblesse épistémologique qu’il faudrait tenter de réduire par l’enquête philologique. Dans la mesure où toute langue ne serait, comme le dit Lacan, «rien de plus que l’intégrale de ses équivoques»2, ce que l’approche littéraire exploite et intensifie n’est en fin de compte que l’expérience de tout être parlant face à la langue. La philologie elle-même n’existe qu’à la condition première de l’équivocité de la langue (le langage mathématique ou informatique n’ont aucun besoin d’un questionnement philologique). De ce point de vue, l’équivocité littéraire pourrait être considérée comme l’expérience nécessaire, positive, d’une relativité du savoir et d’une incertitude des mots susceptible d’interroger les rêves d’universel et de totalité et de préparer à l’ambiguïté des événements de l’existence et à ce que Hannah Arendt appelle «l’équivocité chancelante du monde»3.
La question, à la fois théorique et pratique, sera: n’y a-t-il pas pourtant un point d’arrêt à cette équivocité du sens? Un sens premier ou littéral, ou grammatical, qu’il serait possible d’établir (et nécessaire d’enseigner)? On peut bien hésiter pour déterminer si la Princesse de Clèves est le récit d’une émancipation ou celui d’une emprise, mais peut-on contester que Madame de Clèves a dansé avec Monsieur de Nemours? Il nous semble qu’il est en fait nécessaire d’inverser la perspective et de considérer le besoin pédagogique (politique, moral et existentiel) du sens avant que d’en vérifier, difficilement, la possibilité de fixation. Parce que le cours de français ne peut pas être un cours de sophistique, ou de scepticisme généralisé, il faut produire des significations stables au sein d’un cadre théorique et d’un langage communs qui ne se justifieront cependant pas d’une certitude épistémologique (nul logos universel), ou d’un consensus collectif, à notre avis illusoire, mais d’un engagement et d’un pari pour le sens.
L’objet littéraire est un espace d’investissements imaginaires (ou fantasmatiques) variés et variables
S’agit-il d’«identification», d’«adhésion» ou de «projection»? Il y a, quoi qu’il en soit, cette évidence: le texte littéraire accueille le psychisme des lectrices et des lecteurs, et noue avec elles et eux une relation qui ne se limite donc pas au langage, même si les mots du texte en sont le prétexte. La nature exacte de ce lien – visuelle, affective, hypnotique, pulsionnel, sensorielle, onirique – est complexe et débattue quoiqu’il soit incontestable et incontesté. Plutôt que d’en chercher la localisation neuronale4, d’autant plus vaine qu’il faudrait encore la traduire en mots et en catégories, il est sans doute plus utile d’essayer d’en formuler la géométrie et surtout les enjeux. A partir de l’œuvre du psychanalyste Winnicott, Hélène Merlin-Kajman a rapproché le texte littéraire de l’«objet transitionnel» (le «doudou»)5, manière de faire pleinement droit à la nature imaginaire de la relation qui l’unit aux lectrices et aux lecteurs et d’inviter celles et ceux qui ont en charge sa transmission d’investir théoriquement, pédagogiquement, et moralement la scène sur laquelle cette relation se constitue.
Bien sûr, nos pratiques enseignantes sollicitent cet aspect de la littérature: nos cours et nos exercices se fondent sur la dimension affective ou imaginaire du lien entre les élèves et les textes littéraires, au moins comme point d’entrée à leur étude et comme matière de notre communication avec la classe. Néanmoins, cet aspect, aussi définitoire soit-il de la littérature, n’est pas l’objet d’un investissement spécifique dans la construction de nos ambitions pédagogiques, étant en général considéré comme un donné préalable, alors même que nous ne cessons d’être confrontés, au contraire, à sa précarité. Pire, l’objectif de l’enseignement de la littérature est trop souvent d’apprendre aux élèves à renoncer à leur relation subjective au texte littéraire au profit d’une relation présentée comme objective (linguistique, stylistique, contextuelle). Il est, à cet égard, significatif que les «Repères annuels de progression du cycle 4» qui, en France, fixent pour les collégiennes et collégiens de la 5e à la 3e, les attendus pédagogiques de l’enseignement du français, ne mentionnent l’appropriation imaginaire des textes enseignés que dans le cadre de leur «compréhension» et du processus d’autonomisation de la lecture, et l’excluent tout à fait des démarches «interprétatives»6. Au lycée, il est vrai que les programmes encouragent les professeur·es à «faire droit à la sensibilité» des élèves et à favoriser leur «appropriation» des œuvres7; un exercice oral au baccalauréat, particulièrement précieux, est même spécifiquement dédié à ce dernier objectif, «l’entretien», au cours duquel les élèves doivent présenter et discuter une œuvre qu’ils ont choisie. On peut cependant douter des bénéfices d’un repentir aussi tardif que paradoxal, dès lors qu’il apparaît au terme d’une scolarité principalement consacrée à assourdir, en classe, l’investissement imaginaire (subjectif, sensible) dans la littérature, et que les outils théoriques pour le nommer, le réfléchir et l’organiser pédagogiquement manquent.
Un des premiers apports de la théorie transitionnelle de la littérature est de favoriser à l’inverse la protection de ce lien imaginaire, notamment en écartant les questions sur son origine: de la même manière qu’il serait absurde (ou cruel) de demander à l’enfant d’objectiver son «doudou», l’investissement imaginaire du texte littéraire n’a pas à être contesté au nom d’un déficit de justification rationnelle et matérielle (ce n’est pas parce que le personnage naît de mots sur la page qu’il n’existe pas). Il faut au contraire s’en préoccuper comme d’un aspect fondamental et central de ce qui nous permet de reconnaître comme «littéraire» les textes que nous enseignons. Dès lors, il devient possible d’apercevoir la variété des formes et des valeurs qu’il peut prendre, car d’une lectrice ou d’un lecteur à l’autre l’engagement imaginaire dans ce qui est lu change, d’une page à l’autre, il se métamorphose. Dans Le Misanthrope de Molière, vers quels personnages nos expériences nous conduisent-elles? Sommes-nous solidaires de la fatigue d’Alceste à l’égard des conversations futiles et immorales de nos proches, ou rêvons-nous, aux côtés de Célimène, d’un verbe enfin libre, virtuose et joueur? De qui notre rire nous rend-il complice dans la dispute entre Oronte et Alceste? Ne circulons-nous pas entre les deux, boule de flipper étourdie hésitant entre l’estime aveugle du premier et l’embarras croissant du second? Dans ce potentiel de variations au fil des phrases d’un texte résiderait d’ailleurs la principale objection à l’usage du terme «identification» qui stabilise un rapport en vérité fluctuant aussi bien dans ses valeurs, dans son intensité, que dans ses points d’ancrage.
Une telle variabilité justifie souvent qu’on renonce à mobiliser et à approfondir dans nos enseignements ces liens imaginaires, car l’on considère qu’elle débouche au mieux sur une énumération de singularités individuelles sans enjeu argumentatif. Cette objection s’explique par la difficulté apparente de rapporter les expériences de lecture à un cadre plus général d’analyses et d’évaluation, et sera donc levée dès l’instant où l’on envisagera ces expériences comme un point d’entrée légitime dans le commentaire (la discussion ou le partage), leur affectant ainsi une argumentation susceptible d’être évaluée, et que l’on conviendra qu’elles ne sont pas, du point de vue de la classe et des projets de collectif, moralement équivalentes (v. point suivant). En fait, il nous paraît nécessaire pour l’enseignant·e d’incorporer cette variabilité à ses lectures, c’est-à-dire de rendre sensible, dans le moment de la transmission du texte littéraire (commentaire, analyse, ou simple discussion), une circulation fantasmatique possible parmi ses mots et ses figures, de manière, d’abord, à n’exclure aucune expérience de lecture, et ensuite à faire vivre le lien imaginaire que nous nouons à la littérature.
Le départage entre deux interprétations d’une œuvre ou d’un texte est au bout du compte éthique
Face à un texte littéraire, l’enseignant·e se trouvera donc confronté·e d’une part, à l’équivoque du sens et, d’autre part, à la variabilité des investissements imaginaires. Ces deux caractéristiques – définitoires de la littérature, selon nous – quoiqu’elles semblent se recouper comme conséquences de la diversité de la réception, sont en fait distinctes: la première naît de la nature équivoque de toute langue (nature qu’on peut d’abord poser en se fondant sur la remarque d’Aristote selon laquelle il y a une infinité de choses et un nombre fini de mots8); la seconde des modalités par lesquelles l’être humain se lie psychiquement au monde. Ensemble, elles composent un objet ouvert qui paraît rétif à tout savoir positif et qui semble condamner les enseignant·es à un relativisme incertain. En vérité, cette double ouverture du texte littéraire est indissociable d’un engagement fondé en raison quant au rôle social et politique qu’on souhaite pour l’enseignement de la littérature.
L’équivocité de la langue se règle à l’aide de systèmes interprétatifs qui ont chacun leurs règles de validation. En France, la tradition accorde à l’étude contextuelle, historique et philologique, une prééminence épistémologique. Interpréter un texte littéraire, c’est bien souvent tenter de déduire le sens de ses phrases à partir des enjeux esthétiques, idéologiques, politiques du moment de sa parution. Mais d’autres systèmes interprétatifs existent qui ont leurs propres règles: la lecture «actualisante» favorisera au contraire la mise au jour du sens par les échos qu’il entretient avec les événements contemporains du moment de son partage9, une lecture structurale s’attachera à ce qui permet à l’écriture de se signifier elle-même indépendamment du contexte passé ou actuel, une lecture psychanalytique privilégiera les jeux du signifiants et l’histoire du sujet scriptant, etc. Tous ces systèmes proposent des procédures cohérentes et performantes pour répondre à l’équivocité du texte littéraire, et constituent en quelque sorte des jeux de langage autonomes, souvent mutuellement exclusifs. La ligne de partage entre ces systèmes ne se tracera donc pas selon le critère d’une plus ou moins grande «scientificité» puisqu’à moins de revenir au rêve politiquement intenable d’un logos universel, il n’existe pas de règle commune qui s’applique à chacun d’entre eux, de «langage des langages» qui les évaluerait tous. Mais cela n’implique pas qu’on ne puisse pas, en pratique, effectuer un choix, car chaque système a ses présupposés et ses points aveugles qui ont un coût dès lors qu’il s’agit de transmettre à une classe le texte littéraire qu’ils visent à interpréter. Il faut ainsi mesurer le prix des approches philologiques et historiques, ou étroitement formelles, ce qu’elles censurent dans le rapport imaginaire et intime des élèves aux œuvres et qui devient aujourd’hui particulièrement sensible face à des textes mettant en scène des représentations sexuelles ou raciales choquantes. En ce sens, nul relativisme, mais l’exercice, au contraire, pour l’enseignant·e de sa liberté interprétative que concrétise un choix responsable et réfléchi, et argumentable, touchant aux fins qu’il ou elle désire pour la classe. Ce sont les raisons de ce choix que nous avons eu à cœur de discuter dans les «Notes d’intention» qui précèdent chacune de nos lectures.
Un raisonnement similaire s’applique à la variabilité des investissements imaginaires du texte littéraire. Leur diversité et leur caractère incontrôlable ne conduisent pas à renoncer à toute forme de distinction, car l’on reconnaîtra sans mal que, dès lors qu’elles visent à être transmises et communiquées, les émotions de lecture ne sont pas, que ce soit dans leur forme ou leurs valeurs, moralement indifférenciées: un commentaire qui s’attache principalement à susciter une distance méfiante, voire paranoïaque, à l’égard du texte en ne l’envisageant que comme un dispositif rhétorique destiné à manipuler ses lectrices et lecteurs a, dans le cadre d’un enseignement, une dimension éthique évidente. Bien sûr, une telle distinction présuppose d’abord la reconnaissance de la nécessité d’articuler le discours critique à un examen des affects suscités par la littérature et à une réflexion éthico-politique. Une telle articulation paraît difficile en France tant les discours sur la littérature10 reposent sur la mise à distance des émotions de lecture et des considérations morales, sous prétexte, pour les premières, d’un déficit d’objectivité scientifique, et par crainte, pour les secondes, d’une instrumentalisation idéologique de la littérature. Mais, dès lors que l’on accorde (ou que l’on veut accorder) une dimension fantasmatique au texte littéraire et que l’on ne conteste pas que, face à des élèves, toute appropriation n’est moralement pas équivalente, c’est plutôt son absence qui surprend. Il reste sans doute à inventer une grammaire du commentaire des œuvres qui la mette en jeu dans ses trois dimensions: sans prétendre faire modèle, les lectures qui suivent ne cessent de s’y essayer.
Ni l’affirmation que le langage littéraire est essentiellement équivoque, ni l’insistance sur la dimension imaginaire du lien que nous nouons avec les œuvres ne condamnent donc celles et ceux qui enseignent à une parole inconsistante, volatile et indifférente: un choix soucieux du projet avec les élèves détermine l’approche qu’on leur propose, la fixe en une argumentation cohérente. Ce souci de ces (jeunes) autres dont nous avons temporairement la charge en cours est ce que nous appelons «éthique». Il importe peu de savoir laquelle de ces deux décisions éthiques, du choix du système critique ou de celui des formes et des objets de l’appropriation imaginaire, précède l’autre: en pratique, comme on le verra dans les pages qui suivent, elles sont conjointes. Les trois lectures proposées du «Loup et l’agneau» de Jean de La Fontaine sont des dispositifs tout à la fois analytiques et socio-émotionnels: l’étude de la rhétorique de la plainte est conduite au nom d’une écoute du différend politique, l’analyse des figures du pathétique est arrimée à la prise en compte des liens du care dans l’écriture, l’écopoétique, fondée sur un jeu entre allégorie, et référent s’actualise dans des préoccupations antispécistes.
La scène de partage du texte littéraire doit être fondée sur des valeurs démocratiques qui préservent et protègent les subjectivités individuelles
On l’aura compris: l’approche proposée dans ce manuel privilégie la scène de partage (de lecture, de transmission, de commentaire) du texte littéraire à son élucidation herméneutique. Le texte est davantage, à nos yeux, un espace de liberté et d’occasions dont il est nécessaire de mesurer les risques et les bénéfices pour les élèves plutôt qu’un objet consistant et autonome offrant un contenu stable de connaissances à déchiffrer et à enseigner. En un sens, il n’existe pas, dans notre perspective, de texte littéraire détaché d’une instance de réception et d’un acte de transmission (qui peut bien être un cours, la mise en voix, juste avant de s’endormir, d’une histoire, et/ou le mouvement d’une culture et d’un monde qui a porté ce livre jusque dans les mains de ce lecteur ou de cette lectrice).
Cette attention aux scènes de partage est centrale et elle implique une prise en compte de la manière dont les différentes subjectivités – celles des élèves, mais aussi celles des enseignant·es – se relient autour du texte littéraire. Notre souci d’une hospitalité élargie à la diversité des appropriations fantasmatiques nous a logiquement conduit à nous préoccuper du risque que certains investissements, parce qu’ils touchent à des zones intimes, écrasent la possibilité même de mise en partage du texte littéraire en lui ôtant sa plasticité interprétative et affective initiale. Nous nous sommes, en bref, inquiété·es du «circuit qu’un texte, ou de son partage, permettent, ou au contraire inhibent, entre les affects et leur représentation», comme le formule Hélène Merlin-Kajman dans Lire dans la gueule du loup11. Ce «circuit» dépend principalement des interprétations proposées du texte littéraire: le commentaire lui conserve-t-il une part de «jeu», autrement dit de disponibilité affective et herméneutique ou, au contraire, le fige-t-il dans une unique figure, possiblement sidérante? Nous avons approché certains objets – la sexualité, la violence, la mort, par exemple – , souvent évoqués par la littérature et/ou ses interprètes, avec un soin tout particulier dans la mesure où il ne s’agissait pas, sous prétexte d’une reconnaissance des investissements fantasmatiques, de transformer les cours de français en psychodrames ou en rites communionnels (la littérature comme expérience sacrée). Le «jeu» auquel ce manuel convie les enseignant·es, implique ainsi une forme d’extrême sérieux pour maintenir un espacement entre le texte et celles et ceux qui s’y rapportent, espacement donné a priori par la représentation (le texte n’est pas le réel) et le langage (nous argumentons à partir de mots, de phrases), mais aussi fragile que crucial, car si c’est par lui que le texte s’ouvre à la diversité, à la différence et au changement, il suffit d’une image trop séduisante ou d’un souvenir douloureux trop avivé pour l’effondrer. A ce titre, nous avons évité dans le manuel toutes pratiques pédagogiques reposant sur la sidération, que cela soit celle des évocations ou du parcours heuristique.
Bien sûr, l’ensemble de ces précautions n’a de sens que dans le cadre d’un certain désir de monde valorisant la différence, la diversité et le désaccord. Le passé a amplement démontré que la littérature et ses interprétations peuvent être, à l’inverse, mises au service de la création et de la conservation d’une communauté uniforme, homogène, univoque et rêvant d’éternité. Cet usage de la littérature comme dispositif pour produire de l’identité collective ou, dans les termes de Philippe Lacoue-Labarthe12, cet usage mythique, sans doute que le présent nous y invite de plus en plus pressamment, de plus en plus insidieusement. Mais précisément, c’est contre ce présent et le futur sinistre qu’il annonce que nous avons écrit ce manuel. Dans les pages qui suivent, nous sommes démocrates, féministes, écologistes, en faveur de l’égalité des sujets, mais non pas de celle des valeurs, soucieux et soucieuses des liens collectifs, mais méfiants à l’égard de toute forme commune qui requiert l’effacement des subjectivités. Nous souhaitons, en bref, que nos usages de la littérature contribuent à faire vivre l’expérience de la démocratie, autrement dit, selon les mots du philosophe Jean-Luc Nancy, de cet «espace commun» configuré de telle sorte «qu’on y puisse ouvrir tout le foisonnement possible des formes que l'infini peut prendre, des figures de nos affirmations et des déclarations de nos désirs».13
Règles d’écriture (poétique)
- Les 32 scénarios de partage ont parfois été écrits par des spécialistes des textes concernés, parfois par des spécialistes d’autres domaines. Dans tous les cas, toutes les interprétations s’appuient sur une épistémologie à la fois claire et solide (en d’autres termes, susceptible d’être discutée).
- Les classes pour lesquelles ont été écrits ces scénarios de partage, ainsi que les éléments du programme auxquels ils se rattachent, sont précisés préalablement à chacun d’entre eux.
- Chaque scénario de partage comprend en général: a) trois «exergues»; b) une «note d’intention»; c) trois «lectures», comprenant chacune un «argument» et des «activités»; d) des «prolongements».
- Les «exergues» sont des citations portant expressément ou de manière oblique sur le texte. Elles donnent à entendre des voix lectrices qui nous précèdent, leur engagement interprétatif et (toujours) leurs divergences.
- La «note d’intention» présente les enjeux littéraires du passage, c’est-à-dire souvent ce qui pose problème d’un point de vue herméneutique et, parfois, pédagogique. Elle formule les engagements interprétatifs généraux autour desquels vont se déployer les «lectures».
- Les «lectures» sont les propositions interprétatives du texte. L’«argument» les présente dans le détail en se fondant sur des analyses textuelles. Chaque scénario comprend, nous l’avons dit, trois lectures: elles sont divergentes sans être contradictoires, et ne composent pas un trajet dialectique. Les «activités» imaginent les pratiques par lesquelles elles pourraient être communiquées aux élèves.
- Les «prolongements» relancent les questions qui animaient les «lectures» mais en quittant les frontières du texte, parfois pour s’intéresser à l’œuvre dont il est tiré, parfois pour y impliquer d’autres livres ou d’autres œuvres artistiques.
- 15 «encarts théoriques» accompagnent nos scénarios de partage. Ils abordent quinze dilemmes touchant aux fondements épistémologiques de notre approche («l’équivocité», «la beauté», «le contresens», etc.) ou à des objets qui, dans la pratique, la mettent à l’épreuve («le sexe», «le trauma», «le rire», etc.). Ces «encarts» éclairent donc les décisions qui organisent toutes nos lectures: il ne s’agit en aucun cas de mises au point notionnelles, mais bien plutôt de tentatives pour rendre accessibles nos raisons afin qu’elles puissent être soupesées et discutées.